Vous n’avez sans doute jamais entendu son nom. Dan Jorgensen n’est pas connu. Pis encore, il n’est pas entendu. Qui sait seulement que le commissaire européen à l’Energie s’est exprimé, le 31 mars ? Le Danois fait pourtant partie de ceux qui rappellent quelques vérités qu’on ne voudrait pas entendre. Tranchant avec la grande prudence du gouvernement français – le ministre de l’Economie, Roland Lescure, a dû rétropédaler après s’être aventuré à parler de “choc pétrolier” – le commissaire a mis les pieds dans le plat. “Même si la paix survenait demain, nous ne reviendrions pas à la normale dans un avenir prévisible”, a-t-il prévenu à l’issue d’une réunion extraordinaire des 27 ministres de l’Energie.
C’était, certes, avant l’annonce d’un cessez-le-feu précaire en Iran, qui exclut le Liban, lourdement frappé. Mais la facture ne cesse de s’alourdir – 14 milliards d’euros supplémentaires en un mois pour l’importation de combustibles fossiles – et les prix du gaz et du pétrole, qui ont respectivement augmenté de 70 % et 60 % dans l’UE, ne baisseront pas du jour au lendemain. Cinquante ans après Raymond Barre, voilà donc le nouveau “Père la Rigueur”. Celui que les Etats membres, qui ne veulent pas affoler l’opinion, laissent prononcer des mots qu’ils proscrivent, comme “pénurie”.
A part cela, comme dirait Raymond Devos, le commissaire a parlé pour ne rien dire. Et cela peut suffire pour agacer… Ne pouvant faire d’annonces, au risque d’outrepasser ses compétences, il s’en est tenu aux conseils, citant les dix recommandations de l’Agence internationale de l’Energie (AIE) : télétravailler, quand c’est possible, réduire de 10 km/h sa vitesse sur l’autoroute, faire du covoiturage etc. Il ne peut qu’inciter, non contraindre, mais ses incitations sont perçues comme des contraintes. “C’est du pain bénit pour les populistes, relève un haut fonctionnaire européen. Bardella aura beau jeu de dire qu’un technocrate bruxellois, qui a son propre chauffeur, demande aux Français, qui ont besoin de prendre leur voiture pour aller au boulot, de télétravailler. Et, de fait, en entendant cela, certains éteignent la radio.”
“L’impuissance génère de la frustration, abonde un proche de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Et, de fait, à court terme, l’Union européenne n’a pas les moyens de soulager les consommateurs. Le rôle de la Commission est d’être la gardienne du temps long.” Rôle peu flatteur mais essentiel, assure-t-on, pour éviter de reproduire les erreurs du passé.
La Commission peut également rappeler qu’on n’en serait pas là si on l’avait écoutée. Certains, d’ailleurs, ne s’en privent pas. “On ne peut pas dire que la Commission n’ait pas un agenda de décarbonation et de diversification de nos approvisionnements. Ça fait vingt ans qu’on le martèle ! Ceux qui s’en sortent le mieux aujourd’hui sont les Etats qui ont le plus investi dans la transition énergétique. Mais notre rôle est ingrat. Le consommateur ne voit que le prix à la pompe. Le reste, il s’en fiche ou l’oublie”, observe, las, un conseiller.
“La station essence, c’est le seul endroit où l’on tient le pistolet et où on se fait braquer”, avait cinglé le communiste Fabien Roussel, quelques jours après le début de la guerre en Ukraine, en février 2022. Le trait d’humour avait marqué les esprits. Qui se souvient aujourd’hui que Bruxelles avait alors mis la main au portefeuille, débloquant certaines aides et taxant une partie des profits des compagnies pétrolières et gazières ? Quatre ans après, rien n’a changé, à la différence près que certains Etats, dont la France, n’ont pas les marges de manœuvre financières suffisantes pour appliquer les recommandations de Bruxelles. Le messager, lui, est toujours aussi abîmé. Et, par conséquent, son message n’est toujours pas écouté.

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