Ce lundi 20 avril, Jordan Bardella était invité à déjeuner par les dirigeants du Medef. Officiellement, l’organisation patronale auditionne les responsables des principales forces politiques dans la perspective de 2027. Il n’y aurait donc pas lieu de s’en émouvoir. Officieusement, une autre logique se dessine : quand une force politique paraît en mesure d’approcher le pouvoir, le monde économique veut l’entendre et si possible l’influencer. Le tout avec la bonne intention de favoriser une stabilité dont les entreprises ont besoin.
Il faut manier les analogies historiques avec précaution mais il existe des processus récurrents qu’il serait imprudent d’ignorer : lorsque l’incertitude politique grandit, une partie des élites économiques peut être tentée d’ignorer les perturbations que peut provoquer l’accès au pouvoir d’une force politique radicale. Comment ne pas penser – au moins un peu – à l’Allemagne de 1933 où des hauts fonctionnaires aussi bien que des industriels ont, à des degrés divers, exprimé cette tentation de miser, paradoxalement, sur une aventure politique au nom du rétablissement de l’ordre. Parier sur le fait que l’eau bouillonnante de la radicalité va se tempérer par l’exercice du pouvoir est téméraire. Les Etats-Unis le ressentent aujourd’hui douloureusement : lorsque les radicaux ont du pouvoir, ils tendent à en user avec brutalité.
La normalisation n’est pas la modération
C’est donc moins la rencontre patronat/RN qui est problématique que les illusions qui paraissent l’inspirer. La normalisation mondaine n’est pas la modération politique. Plusieurs enquêtes de presse ont montré que des candidats du RN avaient porté ou relayé des positions conspirationnistes, antivaccins, climatosceptiques, prorusses ou outrancières de toutes les façons. Le contraste entre la prétention à la crédibilité économique et l’arrière-plan idéologique est donc loin d’être dissipé. Dès lors, rien ne permet d’affirmer que la stabilité recherchée par les entreprises sera réellement au rendez-vous. On peut même soutenir l’inverse : un mouvement politique dont une partie de l’écosystème a flirté avec la défiance envers la science, la tentation complotiste ou les emballements identitaires n’offre pas spontanément les garanties de fiabilité que réclame la conduite d’un pays développé.
Situation anomique
Le paradoxe est là. Les entreprises cherchent de la prévisibilité et, ce faisant, elles risquent de contribuer à légitimer une force dont l’accession au pouvoir pourrait, par les politiques économiques ou sociales qu’elle promeut, organiser une situation anomique. L’Histoire, comme les recherches sur notre cognition, montre que nous sous-estimons souvent la vitesse avec laquelle la tyrannie peut s’installer. Dans ces conditions, le monde entrepreneurial doit donc se méfier de l’illusion de contrôle et accepter sa responsabilité historique. Car les entreprises ne sont, évidemment, pas seulement des machines à produire des dividendes, comme l’invite à le croire une lecture paresseuse du monde économique. Elles ont, revendiquent-elles souvent, un rôle sociétal. Très bien, prenons-les au sérieux. Si c’est le cas, qu’elles montrent – par leur instance représentative au moins – qu’elles ont une conscience qui dépasse la défense de leurs intérêts immédiats. Par exemple, elles peuvent, par la formation continue, accompagner les citoyens vers la connaissance plutôt que donner l’impression qu’elles sont prêtes à toutes les compromissions avec des formes de démagogie cognitive.
À ce titre, et notamment à l’heure de l’usage intensif de l’IA, la promotion de l’esprit critique, qui permet un jugement lucide malgré le déferlement d’informations orientées perturbant notre calibrage social, doit être essentielle. Les dirigeants doivent montrer qu’ils sont capables de s’appliquer à eux-mêmes les principes de la pensée méthodique – car sinon comment l’exiger de qui que ce soit ? – en manifestant une profondeur temporelle dans leur jugement. Ce faisant, si les entreprises se rendent service à elles-mêmes, elles rendront aussi service à la possibilité de continuer à vivre ensemble, c’est-à-dire à s’entendre sur les faits et le réel : conditions sine qua non de la stabilité que justement elles recherchent.
Gérald Bronner est sociologue et professeur à Sorbonne Université.

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