Chaque époque a ses mots magiques : des mots assez vagues pour tout contenir, assez mystérieux pour paraître profonds. Longtemps l’un de ces mots fut “âme”. On disait d’un vieux quartier qu’il avait une âme, des yeux qu’ils étaient les miroirs de l’âme. Une maison sans charme devenait une maison sans âme ; un café vieilli et parfumé avait beaucoup d’âme. Le mot expliquait tout, ou plutôt dispensait d’expliquer. Aujourd’hui, le mot “âme” paraît s’effacer peu à peu derrière un autre mot fétiche censé tout dire sans jamais rien définir : l’énergie.
Une collègue n’est plus sympathique, elle “dégage une belle énergie”. Un dîner n’est plus joyeux, “les vibes étaient incroyables”. Un coup de foudre n’est plus l’évidence d’un sentiment mais un alignement d’énergies. Votre maison n’a plus une âme, mais de bonnes ondes. La réunion n’était pas interminable, elle était “low vibe”. “Énergie” (ou “vibe” dans sa version anglaise), est devenu le “tote(r)m” de ces années, celui qui prétend tout dire quand on ne sait plus très bien quoi dire. Nous avons ainsi progressivement quitté le vocabulaire de l’âme (profondeur, intériorité, mystère, élévation) pour celui de l’énergie (flux, ondes, vibrations). Ce glissement d’une sémantique à l’autre n’est pas anodin : il ne remplace pas seulement un mot par un autre, mais une manière entière de voir les êtres et le monde.
.

Leave a Reply