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  • La chronique de Sophie Iborra. « Cette guerre est celle de trop » (Hiba Tawaji, chanteuse)

    La chronique de Sophie Iborra. « Cette guerre est celle de trop » (Hiba Tawaji, chanteuse)

    Sur scène, elle passe d’une langue à l’autre comme on change de souffle. L’arabe, le français, l’anglais. Trois langues, trois manières de chanter le monde, mais une seule ligne : celle d’une artiste qui ne choisit pas entre ses appartenances. Hiba Tawaji est née au Liban et vit aujourd’hui en France, où elle est devenue mère.

    Elle pourrait parler d’exil mais préfère évoquer un équilibre : « Le Liban, c’est comme ma mère, explique-t-elle. Et la France comme mon mari, parce que je l’ai choisie. » L’attachement, le choix, cette manière de vivre entre deux rives sans jamais renier l’une pour l’autre laissent apparaître une identité complexe. Car si sa double culture ne se superpose pas, elle peut néanmoins l’interroger.

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    Hiba confie se poser souvent les mêmes questions : qui est-elle vraiment ? Où est sa place ? En France, elle reste une étrangère ; au Liban, celle qui vit ailleurs. Un entre-deux parfois inconfortable qu’elle apprend peu à peu à apprivoiser. Au moment de chanter, ce tiraillement s’exprime jusque dans l’intention de sa voix, car elle n’y déploie pas les mêmes nuances : « En arabe, ma langue maternelle, je suis plus libre, plus affirmée, plus engagée. En revanche, en français, je suis davantage dans une forme de douceur et de retenue. »

    Comme si chaque langue révélait une part différente d’elle-même. Mais ce va-et-vient entre les mondes ne se fait pas sans heurts. Grandir au Liban, dit-elle, imprime quelque chose de durable : « J’ai encore du mal aujourd’hui à me projeter, à planifier des choses simples. » Comme si l’histoire de son pays s’inscrivait, malgré elle, dans une forme d’incertitude permanente.

    Le Liban, pays résilient ? La chanteuse préfère nuancer cette réputation qui finit par masquer une réalité plus simple : celle d’un peuple qui aspire à autre chose qu’à survivre : « Nous sommes fatigués de devoir reconstruire sans cesse après des conflits qui nous dépassent. Cette guerre est celle de trop. Nous demandons simplement le droit de vivre en paix. »

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    Et puis il y a Beyrouth, qu’elle porte en elle. « Ce n’est pas une ville, c’est une âme », dit-elle avec tendresse. Elle parle de ses habitants, de son chaos, de sa vitalité. De cette manière de tenir, coûte que coûte. Dans cette histoire, les femmes occupent une place centrale. Elle évoque sa mère, mais aussi toutes celles qui, malgré les épreuves, continuent d’avancer. « Elles n’ont pas d’autre choix », dit-elle avec lucidité.

    Son engagement, une responsabilité

    Son rapport à l’engagement naît progressivement : « Au début, je chantais pour moi parce que la musique me faisait du bien. » Puis elle comprend que sa voix peut porter plus loin que sa propre histoire. Elle pense aux femmes qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer, à celles pour qui la parole reste entravée. Elle se souvient de ce concert en Arabie saoudite, en 2018, où elle est la première femme autorisée à chanter sur scène.

    Un moment qu’elle évoque sans emphase, mais dont elle mesure la portée. Pour elle, l’art ne transforme pas directement le monde. Il agit autrement : « Il ouvre les cœurs, nous oblige à réfléchir et à aller vers les autres. » C’est là, pense-t-elle, que le changement peut commencer. Un engagement qu’elle ne revendique pas comme un combat frontal, mais comme une responsabilité. Celle de rassembler plutôt que de diviser.

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    Dans son intimité aussi, cette question de l’équilibre demeure. Elle partage son quotidien avec le trompettiste et compositeur Ibrahim Maalouf. Un lien qui lui donne la liberté d’être elle-même. « Entourée d’amour, on s’autorise à être vulnérable », confie-t-elle.

    Deux artistes, deux trajectoires qu’ils veillent à ne pas confondre : « L’indépendance au sein d’un couple est primordiale. » Leur premier projet commun, en préparation, un album de reprises des grandes chansons françaises autour de l’amour, s’inscrit dans cette logique : un point de rencontre, choisi, entre leurs deux univers.

    En attendant, la voix de Hiba Tawaji continue de porter au-delà des frontières la douceur et la fracture, l’intime et le collectif, le passé et le présent. Une voix qui ne tranche pas entre les mondes mais les fait dialoguer. 

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