C’est une correction historique qui s’accélère. Longtemps considéré comme un espace de liberté absolue, l’accès aux réseaux sociaux est désormais perçu par les États comme un risque sanitaire majeur. Ce jeudi, Emmanuel Macron tente de reprendre la main sur ce dossier brûlant en réunissant la présidente de la Commission européenne ainsi que les dirigeants espagnols, italiens et néerlandais. L’ambition est claire : « agir de manière coordonnée » pour que l’Europe ne devienne pas un patchwork de législations inefficaces.
La guerre contre le « scroll » addictif
Le modèle qui inspire aujourd’hui les chancelleries n’est plus seulement celui de la censure des contenus, mais celui de la lutte contre le design. Le 8 avril dernier, la Grèce a franchi un cap en annonçant une interdiction aux moins de 15 ans dès 2027, avec une distinction sémantique cruciale. Athènes ne vise pas YouTube ou WhatsApp, outils jugés utilitaires, mais cible spécifiquement Facebook, Instagram, TikTok et Snapchat.
Le coupable désigné ? Le défilement infini, ou « scroll ». Cette boucle de dopamine est décrite par les autorités de santé, dont l’Anses en France, comme un véritable poison pour le sommeil et le développement cérébral des adolescents. « Quand un enfant est devant les écrans pendant des heures, son cerveau ne se repose pas », martèlent les experts. Comme pour le tabac en son temps, les États passent de la recommandation à l’interdiction pure et simple pour protéger « l’innocence et la liberté » des plus jeunes.
Le prix de la sécurité : la fin de l’anonymat
Si le consensus politique progresse — l’Australie ayant déjà ouvert la voie avec une interdiction stricte sous peine d’amendes de 28 millions d’euros —, le verrou technique reste une zone grise. Pour interdire efficacement l’accès aux mineurs de 15 ou 16 ans, les plateformes doivent pouvoir certifier l’âge de chaque utilisateur.
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C’est ici que le bât blesse pour les défenseurs des libertés numériques. Pour vérifier l’âge d’un adolescent, il faut techniquement identifier tout le monde. Si chaque connexion à Instagram ou X nécessite une vérification d’identité tous les deux ans, l’anonymat sur le Web devient un « souvenir romantique ». On voit ainsi émerger, sous couvert de protection de l’enfance, une infrastructure de surveillance globale où l’identité numérique devient la règle.
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La France, qui a déjà adopté une loi sur la majorité numérique à 15 ans (dans une version toutefois moins stricte que celle de l’Assemblée), sait que la bataille se joue à l’échelle du continent. Le Digital Services Act (DSA) européen offre déjà un cadre, mais Paris veut aller plus loin et plus vite, en « incitant la Commission à avancer au même rythme que les États membres », selon l’Élysée.
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Ce « moment tabac » du numérique redéfinit les rapports de force. Dans dix ans, regarderons-nous le scroll infini des enfants avec la même stupéfaction que les publicités pour cigarettes ? La question de la souveraineté numérique ne se pose plus seulement face aux puissances étrangères, mais face aux algorithmes eux-mêmes. Le débat qui s’ouvre ce jeudi entre les dirigeants européens devra trancher cette question fondamentale : jusqu’où la protection de la jeunesse peut-elle justifier le contrôle de l’espace numérique ?
