La guerre au Moyen-Orient déclenche une onde de choc énergétique qui frappe de plein fouet l’Asie. Entre restrictions d’exportations, pénuries et manœuvres diplomatiques, les pays du continent sont engagés dans une véritable course contre la montre pour sécuriser leur approvisionnement en pétrole et gaz. La visite cette semaine du président indonésien Prabowo Subianto à Tokyo illustre cette urgence.
« Il est d’une importance vitale de maintenir des relations économiques rationnelles », a déclaré le président indonésien à des chefs d’entreprise japonais après la signature d’accords portant sur des projets à long terme dans les domaines du pétrole, du gaz et de l’énergie géothermique. « La situation géopolitique au Moyen-Orient crée une incertitude stratégique pour la sécurité de notre approvisionnement énergétique. »
La première économie d’Asie du Sud-Est et quatrième pays le plus peuplé au monde, l’Indonésie, pourrait bientôt annoncer des restrictions sur la consommation et la distribution de carburant, rejoignant le Sri Lanka, qui a instauré un rationnement et réduit la semaine de travail à quatre jours, ou les Philippines, qui ont déclaré l’état d’urgence énergétique. Le Myanmar, quant à lui, impose désormais une circulation automobile un jour sur deux.
L’aide de Tokyo
Dans ce contexte, Jakarta explore à court terme des accords bilatéraux visant à renforcer les approvisionnements en gaz naturel liquéfié (GNL) vers Tokyo, en échange de gaz de pétrole liquéfié (GPL), a précisé Djoko Siswanto, chef du régulateur pétrolier et gazier indonésien SKK Migas. Les discussions entre Prabowo Subianto et la Première ministre japonaise Sanæ Takaichi portent également sur le renforcement de la coopération en matière de sécurité énergétique, bien qu’aucun échange GNL contre GPL n’ait encore été confirmé.
Le Japon, dépendant à près de 95 % du pétrole et 11 % du GNL du Moyen-Orient, s’impose comme un partenaire clé pour l’ensemble de la région. Inpex, le producteur japonais, examine des accords similaires avec l’Inde, envisageant un échange de GPL contre naphta et pétrole brut. Le Vietnam et les Philippines ont également sollicité l’aide de Tokyo pour sécuriser leurs approvisionnements.
Mais la situation se complique avec l’interdiction d’exportation de carburants raffinés imposée par la Chine. Cette décision, accompagnée de mesures similaires en Thaïlande, a fortement impacté le Vietnam, qui dépend de ses voisins pour plus de 60 % de son carburant aéronautique. « Si la crise se prolonge, les pays asiatiques pourraient devoir mettre en place des cadres multilatéraux pour s’entraider et négocier avec d’autres sources d’approvisionnement », prévient Hiroshi Hashimoto, chercheur à l’Institut de l’économie de l’énergie du Japon.
La voie russe
Face à ces restrictions, la Russie émerge comme fournisseur alternatif inattendu. Après la levée temporaire des sanctions américaines, la Corée du Sud a importé du naphta russe, tandis que l’Inde a accru ses achats de pétrole russe. Le Sri Lanka, la Thaïlande et le Bangladesh sont également en négociation avec Moscou. Cependant, la dérogation américaine expire le 11 avril, rendant les accords urgents et incertains.
Pour des pays de taille plus modeste, comme la Nouvelle-Zélande, la situation est particulièrement critique. Le Premier ministre Christopher Luxon a multiplié les contacts avec Singapour, la Malaisie et la Corée du Sud, ainsi qu’avec la présidente de la Commission européenne. « À moins de multiplier les options, nous sommes trop petits pour être pris en compte dans une recherche frénétique de carburant dans deux ou trois mois », souligne le ministre associé de l’Énergie Shane Jones.
Les données en temps réel du spécialiste maritime Kpler confirment l’ampleur de la crise. « Nous estimons que l’Asie sera, pour l’instant (la région) qui souffrira le plus », prévient Jean Maynier, président de Kpler. « Cela (les ressources, ndlr) ne suffira pas en Chine, cela ne suffira pas pour couvrir les besoins de grands pays comme les Philippines ou l’Indonésie. C’est donc une véritable crise énergétique. »
Flottes fantômes
L’impact se fait déjà sentir dans le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour près de 20 % du commerce mondial de pétrole, où le trafic a chuté de 95 % depuis le début du conflit. « Actuellement, il n’y a presque pas de pétrole brut qui arrive (en Asie). Et de toute évidence, les stocks s’épuisent », constate M. Maynier. La situation pousse certains acteurs à recourir à des « flottes fantômes », des navires opérant hors des circuits traditionnels pour transporter du pétrole sous sanctions ou contourner certaines réglementations. « Ces navires fantômes tentent de désactiver leur dispositif de suivi et d’échapper à la surveillance, généralement parce qu’ils sont impliqués dans la contrebande ou qu’ils tentent d’exporter des cargaisons sous sanctions », ajoute-t-il.
Face à ces bouleversements, la région doit improviser des solutions bricolées à la hâte, tout en cherchant des partenariats stratégiques à long terme. L’Asie entre ainsi dans une ère où la sécurité énergétique devient une question de survie économique et géopolitique, où chaque litre de carburant compte et où la coopération internationale pourrait bien faire la différence entre pénurie et stabilité.
