Cela paraît paradoxal. Au moment où la souveraineté numérique est sur toutes les lèvres, renforcée par le contexte géopolitique, les géants américains – AWS, Google et Microsoft – continuent de régner sur le cloud dans l’Hexagone, avec près de 75 % de parts de marché dont ils captent 80 % de la croissance – avec tous les risques que cela implique pour les entreprises clientes du Vieux continent. Toutefois, certains acteurs relèvent des avancées.
Ainsi, Thomas Courbe, directeur général des entreprises à la Direction générale des entreprises (DGE) qui soutient les entreprises françaises dans leur conquête de parts de marché et cherche à les faire passer à l’échelle, note dans l’achat de services cloud par les administrations « une progression, avec une part significative de solutions de confiance » telles que des offres certifiées SecNumCloud, un visa de sécurité considéré comme l’un des plus exigeants en Europe.
Du choix stratégique au chiffre d’affaires
De son côté, Cyprien Falque, directeur général de S3NS, filiale de Thales qui propose avec Google une offre hybride de cloud de confiance, observe lui aussi une certaine accélération. Mais sortir d’un contrat prend du temps, raison pour laquelle les résultats ne se voient pas immédiatement. « C’est inhérent au business modèle du cloud. Le choix d’un fournisseur de cloud se fait dans une réflexion stratégique », qui peut prendre jusqu’à neuf mois, suivie par le démarrage du socle technique pour accueillir des applications qui, là encore, prend des mois, analyse-t-il. D’où « probablement deux ans de décalage entre les chiffres d’affaires remontés et la réalité des discussions, des préoccupations et des choix ».
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De fait, des acteurs avancent, à l’instar de Scaleway. La filiale d’Iliad, dont le cloud souverain se fonde sur des technologies développées en interne et en open source, attire des clients tels que France Télévisions qui rapatrie progressivement les données de ses programmes hébergés auparavant chez AWS. « Scaleway est une solution immune aux lois extraterritoriales et indépendante technologiquement », permettant d’éviter un arrêt du cloud, met en avant Damien Lucas, directeur général de Scaleway qui développe sa propre stack logicielle par ses équipes en Europe.
Elle éviterait un autre écueil, celui de la hausse du prix dictée par les hyperscalers. Mais tant que la migration n’est pas complètement effectuée, les clients ayant opté pour une solution française ou européenne « sont assez peu intéressés à le dire trop haut et fort », car il leur faudra continuer à renouveler une partie du contrat avec des hyperscalers pendant encore quelques années. Or renégocier un contrat avec ces acteurs n’est pas chose aisée…
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Le rôle clé des grands groupes
En tout cas, les grandes entreprises ont un rôle clé à jouer. Si, pour prendre du galon sur le marché du cloud, les acteurs du cloud ont besoin d’une commande publique « exemplaire », « ce n’est pas elle qui va changer les économies. L’un des vrais sujets aujourd’hui est celui des grands groupes », renchérit Michel Paulin, président du comité stratégique de filière Logiciels et solutions numériques de confiance. Ils ont en effet tout intérêt à évaluer les risques de leurs dépendances. Ensuite, « il faut faire de la pédagogie. L’offre existe », martèle-t-il. Et de souligner également la nécessité de stratégies « multi-cloud » ainsi que l’importance pour la filière de « travailler avec l’ensemble des acteurs ».
Reste que les entreprises sont certes intéressées par l’aspect souveraineté, « mais sous réserve que ce soit au bon niveau de performance », nuance pour sa part Cyprien Falque. C’est pourquoi S3NS, qui a obtenu la qualification SecNumCloud en décembre dernier, s’est associé à Google pour fournir la technologie cloud, même si « S3NS est entièrement contrôlé par Thales », Google étant au capital « de manière minoritaire », tant pour « des raisons de transparence » que pour « rassurer les clients sur certains aspects de performance. Les data centers sont en France et opérés exclusivement par S3NS, tandis que tous les employés sont ceux de Thales et situés en France », fait-il valoir.
Une question, néanmoins : quid en cas d’éventuelle coupure, autrement dit un « kill switch » ? « S’il y avait une injonction qui fait qu’à un moment, Google doit arrêter les mises à jour, le modèle opérationnel fait que la solution continue de tourner. On a estimé qu’elle tourne pendant à peu près douze mois », affirme le dirigeant de S3NS. Le temps pour les clients « d’envisager une bascule si besoin ».
