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  • Défense, climat : le prix de la solidarité financière européenne

    Défense, climat : le prix de la solidarité financière européenne

    Face aux besoins colossaux pour protéger l’Europe et transformer son économie, les gardiens de l’euro à Francfort brisent un tabou sur la question de l’emprunt commun. Décryptage d’un troc politique.

    L’ambiance feutrée des banques centrales n’est pas habituée aux coups d’éclat. Pourtant, entre Washington et Francfort, les lignes de faille de la finance européenne ont bougé. Deux poids lourds de la Banque centrale européenne (BCE), Philip Lane et Isabel Schnabel, ont ouvert la voie à ce qui ressemblerait à une mutation de l’Union : la pérennisation d’une dette partagée.

    Quand Berlin lâche du lest

    Le signal le plus spectaculaire est venu d’Isabel Schnabel. Membre du directoire de la BCE, cette économiste allemande incarne traditionnellement la voix de la prudence, voire de la rigueur, si chère à Berlin. En déclarant la semaine dernière que le moment était « opportun » pour relancer le débat sur l’indépendance de la production par l’emprunt commun, elle a provoqué une déflagration dans les chancelleries.

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    Le glissement sémantique est net : l’Europe doit financer ses « biens publics ». Derrière ce terme se cachent deux urgences vitales. Le réarmement, d’abord : face à un désengagement des États-Unis de Donald Trump, l’Europe doit financer elle-même sa protection. La décarbonation, ensuite : la transition énergétique exige des centaines de milliards d’euros que les budgets nationaux, déjà exsangues, ne peuvent porter seuls.

    Pour Isabel Schnabel, renforcer la puissance économique et militaire du bloc est désormais « entièrement logique », même si cela passe par la création d’obligations européennes (Euro bonds).

    Le deal de Philip Lane

    Si Isabel Schnabel a ouvert la porte, Philip Lane, le chef économiste de la BCE, a immédiatement posé les verrous. L’indépendance de la production ne peut se construire sur le sable des déficits incontrôlés.

    « Une augmentation de la dette commune renforce l’importance de la discipline budgétaire au niveau national », a-t-il martelé le 22 avril depuis Francfort.

    La BCE accepte l’idée que l’Europe emprunte d’un seul bloc pour profiter de taux d’intérêt bas et d’une force de frappe massive. En échange, les gouvernements doivent prouver qu’ils sont capables de tenir leurs propres budgets.

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    C’est la fin de la crainte du « passager clandestin », cet État qui profiterait de la garantie de ses voisins pour dépenser sans compter. Pour Lane, la « confiance mutuelle » est le carburant indispensable de ce moteur financier. Sans rigueur chez soi, pas de solidarité chez les autres.

    Vers une dette permanente ?

    Jusqu’ici, l’emprunt commun était l’exception. En 2020, pour faire face à la pandémie, l’UE avait levé 750 milliards d’euros. C’était un outil de crise, une réponse à un incendie mondial. Aujourd’hui, le débat change de nature. On ne parle plus de réparer une économie à l’arrêt, mais de bâtir une souveraineté de long terme.

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    Philip Lane a passé en revue les options : utiliser l’emprunt conjoint pour les dépenses militaires ou affecter des recettes fiscales nationales au remboursement de cette dette commune. Ce passage d’une aide ponctuelle à un mécanisme structurel est la « petite révolution » attendue par les pays du Sud (Italie, Espagne, France), mais redoutée par les « frugaux » du Nord (Pays-Bas, Allemagne).

    Pourtant, le mur des réalités s’impose à tous. La fragmentation du marché de la dette européenne est une faiblesse. Avoir une signature unique européenne, c’est offrir à l’euro un bouclier contre les tempêtes financières mondiales.

    L’euro comme arme de puissance

    L’enjeu est la place de l’Europe dans le monde. En créant un vaste marché de dette commune, la zone euro renforce son attractivité internationale face au dollar. C’est un levier pour protéger nos entreprises et nos emplois contre les chocs extérieurs.

    La BCE, par les voix de Lane et Schnabel, envoie un message aux gouvernements : la banque centrale peut soutenir le mouvement, mais la balle est dans le camp des politiques. Le prix de cette puissance financière commune sera l’acceptation, pour chaque capitale, d’un droit de regard accru de ses voisins sur son propre portefeuille.

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