Tag: Idées et débats

  • Emmanuel Grégoire à vélo : le pouvoir contre lui-même, par Julia de Funès

    Emmanuel Grégoire à vélo : le pouvoir contre lui-même, par Julia de Funès

    Le nouveau maire de Paris a inauguré son mandat par un tour de la capitale à vélo. Le geste fut immédiatement lisible : simplicité, proximité, sobriété. Certes, le pouvoir vertical et autoritaire n’est — heureusement — plus à l’ordre du jour. Mais que nous dit le vélo du pouvoir contemporain ? Car le vélo ne vaut pas ici pour lui-même : il vaut comme signe. Et tout l’enjeu est de comprendre ce que ce signe exprime — et surtout en l’espèce ce qu’il contredit pour tout homme politique.

    Le vélo incarne d’abord une forme d’égalité. Il donne à voir un élu ramené au niveau commun : pas de chauffeur, pas de voiture officielle, pas de signes distinctifs. Il suggère que gouverner consiste à être comme tout le monde, un individu parmi d’autres. Il installe une impression de normalité : un élu comparable à ceux qu’il gouverne. C’est louable et sympathique. Mais faux et démagogique, car le pouvoir ne peut être normal. Gouverner suppose une dissymétrie. L’homme de pouvoir à une responsabilité que les autres n’ont pas, celle de décider pour eux. L’égalitarisme que met en scène le vélo entre donc en contradiction — ou tente de compenser — la verticalité structurelle propre à tout pouvoir qui doit arbitrer puis trancher pour le plus grand nombre. Le paradoxe est frappant : le responsable politique à vélo veut apparaître comme tout le monde … précisément au moment où il ne l’est plus en devenant l’élu !

    LIRE AUSSI : “Les villes américaines se porteraient mieux avec Hidalgo ou Grégoire” : l’étonnant constat de l’urbaniste Richard Florida

    Le vélo suggère aussi la sobriété. La sobriété que met en scène le vélo ne dit pas seulement une manière de vivre plus écologique, elle suggère aussi une manière de vouloir moins. Elle installe l’idée qu’il faudrait réduire ses ambitions autant que ses moyens. Mais le pouvoir ne peut être le désir d’un homme qui veut moins. On n’accède pas au pouvoir en réduisant ses ambitions mais au contraire en les déployant au maximum, dans une volonté de puissance, de conquête et de grandeur. La sobriété des ambitions que met en scène le vélo entre là aussi en tension avec ce que requiert nécessairement tout désir de pouvoir : une ambition qui s’affirme, une énergie qui se déploie, une volonté qui s’impose. Le paradoxe est une fois encore manifeste : le politique à vélo affiche une sobriété et une apparente absence d’ambition, au moment même où il a poursuivi — et atteint — l’une des ambitions les plus puissantes qui soient, celle d’accéder au pouvoir.

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  • Rafaël Amselem : “Contre quelques baisses d’impôts, David Lisnard est prêt à s’allier avec les pires réactionnaires”

    Rafaël Amselem : “Contre quelques baisses d’impôts, David Lisnard est prêt à s’allier avec les pires réactionnaires”

    David Lisnard ne veut plus rien avoir à faire avec Les Républicains (LR), et il l’a fait savoir. Au micro de BFMTV, le maire de Cannes a laissé entendre, mercredi 25 mars, qu’il quitterait le parti dirigé par Bruno Retailleau, et a contesté les modalités de désignation du candidat LR à la prochaine présidentielle. Surtout, le président de l’Association des maires de France (AMF) s’est dit favorable à une “grande primaire” incluant toute la droite jusqu’à Reconquête.

    Il n’en fallait pas plus pour semer la zizanie dans le camp libéral français, entre ceux qui se montrent ouverts à une union des droites, et les autres, dont Rafaël Amselem. Pour cet analyste politique et journaliste indépendant, David Lisnard commet une grave erreur. Cette attitude, affirme-t-il à L’Express, serait même “symptomatique d’une tentation plus large chez certains libéraux qui, par antigauchisme niais, par propriétarisme, par sentiment de décadence, iront courir avec tous les réactionnaires en échange de quelques baisses d’impôts et formules pseudo-afueristes”. Entretien.

    L’Express : Quel regard portez-vous sur la déclaration de David Lisnard, qui s’est montré ouvert à une primaire de la droite incluant Reconquête ?

    Rafaël Amselem : Contre quelques baisses d’impôts, David Lisnard est visiblement prêt à s’allier avec les pires réactionnaires. Son attitude est symptomatique d’une tentation plus large chez certains libéraux qui, par antigauchisme niais, par propriétarisme, par sentiment de décadence, iront courir avec tous les réactionnaires en échange de quelques baisses d’impôts et formules pseudo-afueristes [NDLR ; en référence au slogan “afuera” du président argentin Javier Milei] en amont de 2027.

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  • “MBS veut que Trump termine le travail en Iran” : l’énigmatique prince saoudien décrypté par Karen Elliott House

    “MBS veut que Trump termine le travail en Iran” : l’énigmatique prince saoudien décrypté par Karen Elliott House

    Karen Elliott House est l’une des très rares journalistes à avoir eu accès à Mohamed ben Salmane (MBS) pour de nombreux entretiens approfondis. Alors que Donald Trump affirme avoir soumis un plan aux Iraniens pour mettre fin à la guerre – ce que dément Téhéran -, et que les pays du Golfe continuent d’être pris pour cible par le régime des mollahs, la diplomatie discrète du prince héritier saoudien demeure une énigme pour de nombreux observateurs. Selon une enquête du New York Times, MBS aurait récemment fait pression sur le président américain pour qu’il poursuive le conflit, assurant que cette campagne militaire était une “opportunité historique” de remodeler le Moyen-Orient.

    LIRE AUSSI : Des Marines pour débloquer le détroit d’Ormuz ? L’analyse percutante du vice-amiral John W. Miller

    Après la détente engagée en 2023, la ligne de l’Arabie saoudite à l’égard de Téhéran apparaît aujourd’hui clairement affirmée : “la chute du régime théocratique iranien”, constate l’ex-journaliste du Wall Street Journal, Karen Elliott House qui couvre l’actualité de la monarchie pétrolière wahhabite depuis quatre décennies. La lauréate du prestigieux prix Pulitzer en 1984 a assisté à la révolution menée au pas de charge par MBS depuis qu’il est devenu, le 21 juin 2017, le prince héritier d’Arabie saoudite. Dans L’Homme qui voulait être roi, (Éditions Saint-Simon, parution le 9 avril), elle revient sur ses grandes réussites, ses échecs, ses excès autoritaires ainsi que sa passion pour… les jeux vidéo qui en dit beaucoup sur sa façon d’exercer le pouvoir. Entretien.

    L’Express : Mohammed ben Salmane avait opéré un rapprochement avec l’Iran en 2023. Aujourd’hui, il serait favorable à ce que Trump poursuive la guerre. Comment expliquez-vous ce changement de pied ?

    Karen Elliott House : MBS espérait que l’établissement de relations diplomatiques avec l’Iran protégerait l’Arabie saoudite de toute attaque. En mettant la Chine dans la boucle, son objectif était que Pékin, grâce à ses relations privilégiées avec l’Iran, puisse contribuer à encadrer le comportement de Téhéran et à le maintenir dans une posture plus stable et prévisible. Mais lors de cette guerre, l’Iran a mené des frappes contre des installations pétrolières et militaires saoudiennes, ainsi que contre les autres pays du Golfe dans l’espoir de les éloigner des Etats-Unis. Dans ce contexte, MBS souhaite désormais que Donald Trump “termine le travail”, c’est-à-dire qu’il contribue clairement à la chute du régime théocratique iranien. Il ne veut pas se retrouver à proximité d’un Iran humilié mais animé d’un esprit de revanche, toujours capable de déstabiliser durablement la région.

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  • L’irresponsabilité budgétaire des maires : la grande absente des municipales, par Kevin Brookes

    L’irresponsabilité budgétaire des maires : la grande absente des municipales, par Kevin Brookes

    Les élections municipales se sont achevées comme elles avaient commencé : dans un brouhaha médiatique où l’on spécule sur des noms plutôt que sur des projets. Pendant que les commentateurs s’épuisaient à déterminer quelle écurie présidentielle “gagnait” ces quelque 35 000 scrutins locaux, ils passaient à côté de l’essentiel : le triomphe du rejet de la politique. L’abstentionnisme confirme sa position de premier “parti” de France — et de très loin.

    L’abstentionniste, ce citoyen invisible

    Ces élections s’inscrivent dans une tendance lourde, marquée par trois dynamiques convergentes : une désaffection croissante pour les urnes, un dégagisme plus prononcé qu’à l’ordinaire pour les sortants, et une fracture grandissante entre les choix électoraux des urbains et des ruraux.

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au premier tour, seuls 57 % des électeurs inscrits ont daigné se déplacer — et encore, ce taux ne tient pas compte des 2,2 millions de Français non inscrits sur les listes électorales. Si l’on inclut ces absents structurels, c’est bien la moitié des citoyens en âge de voter qui n’a pas participé. Le phénomène atteint des proportions vertigineuses chez les 25-34 ans, à 60 % d’abstention, et chez les ménages les plus modestes — moins de 1 250 € nets par mois — à 62 %. Autrement dit : ce sont les jeunes et les classes populaires, ceux que la politique prétend servir en priorité, qui s’en détournent le plus massivement. Quand ils votaient, les Français des villes moyennes ont souvent cédé au dégagisme en choisissant l’alternance — là même où le système favorise structurellement les sortants.

    Les musiciens du Titanic continuent de jouer

    Ces élections constituent le dernier avatar en date d’une crise de confiance politique qui s’aggrave d’année en année, comme le mesure le baromètre du Cevipof. Elles auraient dû obliger la classe politique à remettre en cause ses méthodes : cumuls de mandats officieux, clientélisme électoral, et surtout dépense publique utilisée comme carburant électoral.

    L’attention médiatique aurait mieux fait de se fixer sur ce curieux orchestre que formaient les candidats. Comme les musiciens du Titanic, ils ont tous joué la même partition, celle des promesses coûteuses et infinançables, tandis que le navire des finances publiques prend l’eau. Le procédé est rodé. A Nice, Eric Ciotti s’est solennellement engagé à ne baisser “aucune des subventions aux associations niçoises”, toutes catégories confondues. Il a même proposé un “chèque vétérinaire pour les propriétaires d’animaux les plus modestes“, au moment même où il promettait par ailleurs de réduire les dépenses. Promettre monts et merveilles à tout le monde reste un grand classique du genre.

    A l’échelle nationale, les grandes mairies de France ont pourtant déjà contracté une dette historique. Paris affiche un encours de 9,4 milliards d’euros en 2025, en hausse de 44,6 % en quatre ans, avec une capacité de désendettement estimée à 32,4 ans, presque trois fois le seuil d’alerte de 12 ans fixé par les autorités de tutelle. Marseille dépasse quant à elle 1,3 milliard d’euros. Et tout cela dans des communes qui bénéficient de dotations généreuses de l’Etat et sont théoriquement tenues à l’équilibre de leurs budgets de fonctionnement.

    Pourtant, cette irresponsabilité financière a été la grande absente des débats. Le think tank Génération Libre [NDLR think tank dont Kevin Brookes est le directeur] avait tiré la sonnette d’alarme avant le scrutin sur la gabegie des subventions municipales : pas moins de 473 millions d’euros distribués chaque année à des structures extérieures rien que pour Paris, Lyon et Marseille, souvent sans évaluation ni contrôle démocratique sérieux. Ces maires ayant été reconduits dans leurs fonctions, on peut s’attendre à ce que la pratique continue allègrement.

    Ce sujet, ignoré des débats, est pourtant symptomatique de l’ethos de nos élites politiques : dépenser de l’argent qui n’est pas le leur pour financer des promesses qui servent un nombre de plus en plus restreint de clientèles électorales.

    Un système opaque qui fabrique l’irresponsabilité

    Le problème dépasse les simples comportements individuels des élus. Il plonge ses racines dans l’architecture même de nos finances locales. Les communes dépendent pour une part significative de dotations d’Etat, auxquelles s’ajoutent des financements croisés (régions, départements, agences nationales) dont la complexité rend impossible de savoir qui paie quoi, pour qui, et pour quoi.

    Ce système fabrique structurellement l’irresponsabilité : les maires financent leurs promesses avec l’argent de contribuables qui ne résident pas dans leurs communes. L’exemple type est celui des équipements sportifs. Des maires se battent pour les construire, communiquent sur leur inauguration, et font payer la facture à de multiples échelons administratifs, et donc à des contribuables de l’ensemble du territoire qui n’utiliseront jamais ces installations. Puisque le contribuable ne sait pas où va son argent, pas plus qu’il ne sait d’où vient l’argent des services publics qu’il utilise, la dépense publique se fait sans douleur.

    La solution : l’autonomie fiscale des communes

    Une réforme claire permettrait pourtant de sortir de ce cycle : l’autonomie fiscale des collectivités territoriales. A chaque échelon devrait correspondre un impôt local, acquitté par les résidents de ce territoire, qui pourraient ainsi juger du bon usage de leurs contributions. Cette autonomie aurait deux vertus : assécher la source qui alimente l’irresponsabilité budgétaire, et renouer le lien entre le citoyen et son impôt. Car un habitant qui sait précisément ce que finance chaque euro de sa fiscalité locale est un citoyen qui reprend pied dans la démocratie locale — et qui, peut-être, se souviendra d’aller voter. Alors que 44 % des inscrits ont boudé les urnes le 15 mars, cette réforme n’est pas un luxe, mais une nécessité.

    *Par Kevin Brookes, Directeur de Génération Libre et enseignant à Sciences Po

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  • “Sans l’UE, l’Europe serait aujourd’hui en plein chaos” : l’analyse de l’historien Harold James

    “Sans l’UE, l’Europe serait aujourd’hui en plein chaos” : l’analyse de l’historien Harold James

    Dans un contexte international troublé, l’esprit libéral des années 1990 se retrouve parfois mis au banc des accusés, désigné comme le grand responsable d’une partie des maux actuels de notre société, notamment en matière de mondialisation et d’immigration. Pourtant, sans cette décennie, le désordre des années 2020 serait probablement survenu plus tôt. C’est la thèse défendue par Harold James, professeur d’histoire à l’université de Princeton, dans une récente tribune publiée sur The Globalist. Il y répond à un texte paru sur ce même site d’analyses internationales par l’économiste Branko Milanovic, spécialiste des inégalités. Dans cet article, le concepteur de la célèbre “courbe de l’éléphant” revient sur les “illusions” de la mondialisation libérale des années 1990, “des idées qui se sont presque toutes révélées erronées”. Une lecture qui s’inscrit dans une remise en cause plus large de cette décennie, que des historiens comme Gary Gerstle décrivent comme le moment de domination d’un “ordre néolibéral”.

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    Une remise en cause réellement fondée ? “Il est devenu à la mode ces derniers temps de condamner les principales évolutions économiques que le monde a connues dans les années 1990. Mais, à mon avis, nous le faisons à nos risques et périls”, écrit Harold James, qui prolonge cette analyse dans un entretien accordé à L’Express.

    Sans 1990, 2020 aurait été pire

    Celui-ci voit dans ce rejet un consensus émergent tant à gauche qu’à droite, citant entre autres le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio qui, lors de la dernière conférence de Munich, a expliqué comment l’”euphorie” de cette époque “nous a conduits à commettre de terribles erreurs”. L’universitaire britannique pointe une recomposition politique où certains discours mêlent préoccupations sociales et logiques nationalistes, notamment dans des mouvements populistes en France, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. A gauche, certains responsables adoptent un langage similaire et une approche de la politique plus frontale et plus conflictuelle, estimant que c’est à cette condition qu’elle peut redevenir efficace. A ses yeux, cette évolution rapproche, par certains aspects, les stratégies politiques de la droite et de la gauche.

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  • “Les villes américaines se porteraient mieux avec Hidalgo ou Grégoire” : l’étonnant constat de l’urbaniste Richard Florida

    “Les villes américaines se porteraient mieux avec Hidalgo ou Grégoire” : l’étonnant constat de l’urbaniste Richard Florida

    Richard Florida est l’un des urbanistes les plus influents au monde. Notamment depuis la publication, en 2002, de The Rise of the Creative Class, dans lequel il assurait que la croissance économique moderne repose sur une “classe créative” faite d’ingénieurs, d’intellectuels, d’artistes et de travailleurs du savoir. Il prédisait alors que les villes susceptibles d’attirer de tels talents deviendraient les plus dynamiques. Le best-seller a inspiré bon nombre de politiques urbaines à travers le monde.

    Quinze ans plus tard vient le moment de l’autocritique. Dans The New Urban Crisis (2017), ce docteur de l’université de Columbia, professeur invité distingué à l’Université Vanderbilt (Tennessee) et professeur à l’Université canadienne de Toronto observe alors que le succès de grandes villes comme New York ou Paris a un coût : les classes populaires et moyennes s’en trouvent exclues en raison de la montée des inégalités.

    Face à l’apparente aggravation de cette “nouvelle crise urbaine” – notamment pour les jeunes qui peinent à se loger dans les grandes villes comme Paris – L’Express a sollicité Richard Florida au lendemain des élections municipales. S’il attribue à Anne Hidalgo, maire sortante de la capitale, certains mérites – et anticipe un destin similaire pour son successeur, Emmanuel Grégoire – celui-ci se montre cependant sévère sur la trajectoire de Paris, devenue “un terrain de jeu pour les ultra-riches” et “une ville vitrine pour la Fashion Week”. Il livre par ailleurs ses prédictions sur ce à quoi ressembleront, à l’avenir, les centres des grandes villes. Suggérant au passage quelques recommandations à destination d’Emmanuel Grégoire… Entretien.

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  • Quand l’IA promet l’empathie dans un monde redevenu hostile, par François-Régis de Guenyveau

    Quand l’IA promet l’empathie dans un monde redevenu hostile, par François-Régis de Guenyveau

    Un même matin, deux actualités. La première : l’intelligence artificielle au cœur des frappes de drones au Moyen-Orient, pièce maîtresse d’une guerre où l’humain délègue à la machine le soin de viser. La seconde : Replika, l’application comptant 25 millions d’utilisateurs, dont une proportion significative s’en sert pour un soutien émotionnel – certains s’y connectant au milieu de la nuit, quand il n’y a plus personne à qui parler. Même technologie, même époque. D’un côté, l’IA perfectionne l’art de la guerre. De l’autre, elle promet de nous protéger de toute conflictualité humaine. Un paradoxe qui en dit peut-être moins sur les machines que sur notre manière d’habiter le monde.

    La promesse d’un monde lisse

    Ces deux usages, en apparence opposés, obéissent en réalité à la même logique : agir sans être exposé. Dans un cas, on veut frapper sans regarder mourir. Dans l’autre, être aimé sans risquer d’être rejeté. Dans les deux cas, l’autre est neutralisé comme sujet, réduit à une cible ou à un miroir. Ce que nous construisons ainsi, ce n’est pas une civilisation plus douce mais plus hostile à elle-même.

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    De Tokyo à New York, les applications de compagnie fleurissent. Replika promet une relation affective continue. Le pendentif connecté Friend se présente comme un ami permanent. Woebot offre un soutien psychologique immédiat. Ce succès fulgurant révèle notre difficulté croissante à accepter la rugosité de notre condition humaine. Car ces dispositifs ne se contentent pas de se substituer à nos amis : ils nous dispensent de l’effort d’en avoir. Ils ne brouillent pas seulement nos perceptions en imitant la voix et les comportements humains : ils suppriment l’épreuve même de la rencontre. En définitive, ce ne sont pas tant des outils de soutien psychologique que des dispositifs d’évitement. La relation idéale devient une relation sans réciprocité, autrement dit un simulacre.

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    Le retour de la guerre, que ce soit en Ukraine, au Moyen-Orient ou ailleurs, n’affaiblira pas ce phénomène. Au contraire : à mesure que certaines régions du monde renouent avec la brutalité de l’histoire, il faut s’attendre à ce qu’une partie des sociétés prospères soit tentée de se réfugier dans des environnements relationnels pacifiés. La violence au loin, la douceur à portée d’écran. Ce qui relie ces deux phénomènes, ce n’est pas leur gravité respective, mais le même mouvement de l’esprit : déléguer à une machine ce qui, précisément, nous coûte. A terme, nous risquons de perdre jusqu’à l’idée que l’autre existe.

    Le kitsch comme horizon

    Il y a un mot pour désigner cette civilisation du réconfort : le kitsch. Non pas au sens du mauvais goût, mais au sens que lui donnait Kundera : ce qui plaît à tout prix au plus grand nombre, ce qui ne pense pas, n’interroge pas, écarte du visible ce qui trouble. Nous en voyons aujourd’hui deux visages. Celui de la guerre à distance, où les frappes de drones ressemblent à des jeux vidéo pour tenir l’horreur hors champ. Et celui de l’amitié artificielle, où la relation est purgée de tout ce qui dérange avec une bienveillance envoûtante. Dans les deux cas, le réel est tenu à l’écart.

    Que faire face à cette double anesthésie ? Interdire ces technologies ? L’idée est illusoire dans un marché mondialisé. Imposer un moratoire ? Ce serait prendre le risque de renoncer à maîtriser ce que d’autres développeront sans nous. Reste la régulation. Non comme un réflexe défensif, mais comme choix de civilisation : orienter les investissements vers des usages qui renforcent les capacités humaines plutôt que de nous endormir ; exiger la transparence sur ce que ces systèmes font réellement à leurs utilisateurs ; refuser que des infrastructures mentales aussi puissantes soient contrôlées par quelques acteurs privés étrangers, sans contre-pouvoir démocratique.

    Ce que nous construisons ainsi, ce n’est pas une civilisation plus douce mais plus hostile à elle-même.

    Mais la régulation ne suffira pas. Elle doit s’accompagner d’un investissement massif dans l’éducation – et en premier lieu dans les humanités. C’est par elles que se forge la capacité à comprendre l’altérité et habiter la nuance. La littérature, en particulier, n’a ici rien d’un antidote sentimental. Elle constitue l’espace de ce que Kundera nommait “la sagesse de l’incertitude” : une exploration de l’être qui refuse de le réduire à un programme. A mesure que nous confions aux machines la tâche de nous modéliser, nous risquons de perdre l’habitude de nous interroger nous-mêmes.

    L’enjeu dépasse la technologie. Il touche à une certaine idée de l’homme que l’Europe a mise des siècles à forger : un être capable de raison mais irréductible au calcul. Si l’Europe l’oublie, elle ne sera pas conquise de l’extérieur. Elle deviendra un Occident kidnappé par la technologie qu’il aura lui-même sacralisée, condamné à n’habiter le réel que sous forme de simulacre.

    *François-Régis de Guenyveau, romancier. Dernier roman paru, “Simulacre” (Fayard, 2024), Prix Ada

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  • “Si la France veut éviter les extrêmes en 2027…” : l’analyse du politologue serbe Ivan Vejvoda

    “Si la France veut éviter les extrêmes en 2027…” : l’analyse du politologue serbe Ivan Vejvoda

    Il est l’un des meilleurs connaisseurs de l’Europe et sans conteste l’un des Européens les mieux renseignés sur la France. Ce qui, à bien des égards, fait d’Ivan Vejvoda, membre de l’Institut autrichien des affaires internationales à Vienne et figure clé du mouvement d’opposition démocratique en Yougoslavie dans les années 1990, une voix incontournable pour analyser les résultats de ce scrutin municipal à l’aune des tendances qui jalonnent le Vieux Continent.

    Auprès de L’Express, le politologue – par ailleurs détenteur de l’Ordre national du mérite français au grade d’officier – tire les leçons de l’un des rebondissements majeurs de la séquence : à savoir la résilience inattendue des forces modérées qui, selon lui, ne préjuge pas nécessairement de la solidité du “front républicain” lors de l’élection présidentielle de 2027. Ivan Vejvoda analyse également le possible impact que pourrait avoir un dirigeant populiste français sur la cohésion européenne, mais aussi sur le risque d’ingérences étrangères. Entretien.

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    L’Express : Le premier tour des municipales de 2026 semblait consacrer une forte polarisation entre La France insoumise et le Rassemblement national, tandis que le second s’est davantage illustré par la résilience des partis modérés, notamment dans les grandes villes. Comment analysez-vous ce paradoxe ?

    Ivan Vejvoda : Il est le fruit de deux phénomènes distincts. D’abord, ces vingt ou trente dernières années, le paysage politique a beaucoup changé. Les grands partis qui étaient au pouvoir depuis la Seconde Guerre mondiale, notamment en France, ont largement perdu de leur influence, tandis que de nouveaux mouvements, comme La République en marche d’Emmanuel Macron, ont émergé rapidement. Mais l’incertitude qui a gagné nos sociétés européennes, à la suite de la crise économique de 2008, de l’émergence de l’intelligence artificielle et de son potentiel impact sur l’emploi, ainsi que du dossier de l’immigration, a également porté les extrêmes, de droite comme de gauche.

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  • “Donald Trump pourrait s’en prendre à tout le monde” :  le scénario iranien qui inquiète la spécialiste Suzanne Nossel

    “Donald Trump pourrait s’en prendre à tout le monde” : le scénario iranien qui inquiète la spécialiste Suzanne Nossel

    Près d’un mois après le lancement de l’opération “Fureur épique”, il devient de plus en plus difficile d’entrevoir ce que pourrait constituer une victoire de Donald Trump en Iran, d’autant plus que, ce 25 mars, la télévision d’État iranienne a annoncé que Téhéran avait rejeté la proposition de paix américaine. À l’inverse, Suzanne Nossel s’inquiète surtout du scénario d’un échec. Dans une analyse récente publiée dans Foreign Policy, où elle intervient comme chroniqueuse, cette experte en politique étrangère américaine au Chicago Council on Global Affairs met en garde : “A mesure qu’il (Donald Trump) se retrouve acculé, il devient essentiel d’anticiper sa réaction face à la perspective d’une défaite en Iran et de se préparer à la possibilité que sa réponse rende le conflit encore plus dangereux”.

    S’appuyant sur les échecs passés du président américain, Suzanne Nossel estime que celui-ci dispose d’un ensemble de stratégies bien établies lorsque la tournure des événements lui est défavorable. Dans un entretien accordé à L’Express, cette spécialiste détaille les risques que de tels comportements pourraient faire peser à la fois sur la sécurité nationale américaine et sur la sécurité internationale s’ils venaient à s’appliquer au conflit iranien.

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    L’Express : Selon vous, les réactions passées de Donald Trump face à l’échec peuvent éclairer ce qui pourrait se produire au Moyen-Orient. Comment cela pourrait-il se vérifier dans le dossier iranien ?

    Suzanne Nossel : Évidemment, il faut voir comment la situation en Iran va évoluer, et le passé ne prédit pas toujours l’avenir. Cela dit, Trump a un mode de fonctionnement assez bien établi lorsqu’il est confronté à l’échec, et il s’est montré à maintes reprises mauvais perdant. Un perdant particulièrement vindicatif. Certains de ses comportements passés sont particulièrement préoccupants dans le contexte iranien. Par exemple, s’en prendre à ses subordonnés et à ceux qu’il croit pouvoir contrôler, menacer de représailles, essayer de leur tordre le bras pour les pousser à agir contre leur meilleur jugement. Si cela devait se produire à l’égard d’officiers militaires, ce pourrait être vraiment dangereux. Cela pourrait fausser leur gestion du champ de bataille, mettre en péril des soldats américains, provoquer une expansion du conflit, et passer outre le jugement d’experts militaires chevronnés qui cherchent à en limiter les excès. C’est une première préoccupation.

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  • Municipales : Marine Tondelier ou la dérive de la disqualification morale, par Gérald Bronner

    Municipales : Marine Tondelier ou la dérive de la disqualification morale, par Gérald Bronner

    Comme on pouvait s’y attendre, le second tour des municipales a fait scintiller les polarisations politiques qui traversent la société française, notamment parce qu’elles ont donné lieu à des alliances que certains jugent contre nature. Il a souligné, par exemple, la vacuité de la ligne politique d’un PS qui promet au national ce qu’il défait au niveau local. De ce point de vue, la situation strasbourgeoise est emblématique. Une figure historique du socialisme, Catherine Trautmann, élue au second tour, avait décidé de proposer un accord avec un candidat du centre droit plutôt que d’envisager une alliance entre écologistes et gauche radicale.

    Cette “transgression” a été décrite par ceux à qui elle déplaît comme une offense faite à la morale. C’est le cas de Marine Tondelier, qui manque rarement une occasion de faire connaître sa vertu, et trouvait honteux la préférence de la socialiste. A tel point qu’elle prenait – ou peut-être feignait de prendre – au sérieux la déclaration opportune de Julien Odoul, cadre du RN, qui a fait savoir que, s’il était électeur strasbourgeois, il mettrait un bulletin Trautmann dans l’urne. “Soutenue par un raciste”, voici la synthèse de la situation que propose la leader écologiste.

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    L’écologiste est trop jeune peut-être pour s’en souvenir, mais l’ancienne (et future) maire de Strasbourg a organisé l’une des plus grandes manifestations contre le FN d’alors. C’était en 1997. Par ailleurs, la façon dont elle a mené sa carrière laisse peu d’arguments pour douter de sa probité. Pourtant, c’est bien sur le registre de la morale que les uns et les autres s’entre-déchirent : chacun incarnant – c’est classique – la rive du bien à partir de laquelle on scrute les compromissions.

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