Sans revendiquer une quelconque étiquette snob, on peut dire que je n’ai jamais vraiment pris de plaisir face aux séries “imposées”. Celles dont tous mes camarades se pâmaient dans la cour du lycée. Je pense notamment à Friends, déjà dépassée pour moi, mais terriblement en vogue chez beaucoup, à la fin des années 2010.
Rien à faire, depuis ma tendre enfance et le choc d’Hartley Cœurs à Vif, aucune sitcom ne trouvait sa place dans mon palpitant. Bien trop jeune pour regarder les pérégrinations australiennes de ces bad boys en pleine puberté, je me suis habitué très tôt à la noirceur. Pourtant, rien à me mettre sous la dent durant de nombreuses années… Jusqu’à l’arrivée de Seinfeld sur Netflix, en septembre 2021.
La série avait été diffusée aux États-Unis à partir de 1989 sur le réseau NBC. Passé à côté du phénomène la faute à une diffusion hexagonale confidentielle (sur Canal Jimmy, puis sporadiquement sur Canal+) et une VF peu ragoutante, je me suis rattrapé. 180 épisodes plus tard, je suis en mesure d’expliquer pourquoi elle est l’élue, la série humoristique la plus délicieuse de mon existence de téléspectateur averti.
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Seinfeld : la trentaine sans mièvrerie
La trentaine, c’est à cet âge qu’on retrouve Jerry Seinfeld (vedette du stand-up campant son propre rôle), George Costanza (Jason Alexander), Elaine Benes (Julia Louis-Dreyfus) et Cosmo Kramer (Michael Richards). Ça tombe bien, c’est le mien aussi. Du haut de ma petite expérience, un élément me marque d’emblée. À la façon de ce que je connais depuis une quinzaine d’année à Paris, l’appartement new-yorkais de Jerry est assez petit. Une réelle humilité loin de la fausse modestie de la bande de Friends, squattant un bien beaucoup trop grand pour être honnête. Une réalité locative touchante, qui ne sera bien évidemment pas la seule chose à me frapper.
Cet appartement, véritable bunker humoristique, abrite en effet bien d’autres atouts… C’est ici que se réunissent nos personnages, liés par leurs bassesses et leurs peurs. Oui, comme dans Friends, on cause d’amour, de sexe et du travail. Mais d’une manière tout à fait différente. Les petites manies et la misanthropie prennent le dessus, en même temps que les angoisses. Une feuille de route absurde, terrible, jusqu’au pire à chaque fois ou presque.
Kramer, Jerry, George et Elaine : quatre héros capables du pire comme du pire
Ainsi, Cosmo Kramer, voisin dégingandé pas gêné par la vie privée de son voisin Jerry, souhaite faire travailler les sans-domicile à l’avant des pousse-pousse au prétexte qu’ils vivent déjà dehors. Plus encore, il veut que les clients de sa future pizzeria fassent leur pizza eux-mêmes, car “les gens veulent faire les choses eux-mêmes”. Des concepts sans doute précurseurs…
Dans un autre genre, George, best friend de Jerry, tire son épingle du jeu. Petit homme peu sûr de lui, il rivalise d’inventivité pour ne jamais rien payer et tue accidentellement sa future femme. Pingre à souhait, il savoure sa disparition. Le tout sans oublier de s’en prendre à un enfant malade, car plus fort que lui lors d’un obscur jeu de société. Seinfeld, star du show jamais fichue de se débrouiller toute seule, ne vaut pas mieux. Et Elaine dans tout ça ? Machiavélique et parfois jalouse, elle fait souvent oublier ses manigances grâce à son sourire et ses mauvais pas de danse.

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Seinfeld est-elle vraiment une série “sur rien” ?
C’est donc ça le secret de Seinfeld, “a show about nothing” ? Non, car le nihilisme et le nombrilisme de ses quatre personnages ne fait pas tout. Les petits riens de leur quotidien nous embarquent également dans des aventures aussi rythmées qu’absurdes : faire face à sa chute de cheveux, avouer à son crush qu’on n’aime pas son odeur, faire sa place en entreprise, attendre une place au restaurant… Des choses de la vie disséquées sans sourires béats, sans pathos débordant et autres mythes chers aux sitcoms, relevées par des dialogues ciselés.
En dehors de la bande rien n’existe et c’est avec une certaine hostilité que nos personnages avancent, se cassant souvent la gueule. La caméra de NBC devient une loupe plaquée au-dessus de nos vies citadines, New York étant dépeinte comme une ville miroir des métropoles mondiales. Car à chaque épisode, Jerry, Kramer, Elaine et George, c’est un peu toi, moi et les autres. Après avoir furieusement ri, on soupire de soulagement. Ouf, après des années en ville, nous ne sommes pas devenus aussi méchants qu’eux !

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Que pense Jerry Seinfeld de l’humour à la télé aujourd’hui ?
Jerry Seinfeld, lui, l’est resté. Du moins un peu. Interrogeant l’avenir de l’humour dans nos sociétés occidentales pétries de contradictions, il n’y est pas allé de main morte dans le New Yorker, en 2024. Jugez plutôt : “Dans les décennies passées, les gens s’attendaient simplement à ce qu’il y ait des choses drôles à regarder à la télévision le soir. Eh bien, devinez quoi – où sont-elles aujourd’hui ? C’est le résultat de l’extrême gauche et des conneries du politiquement correct, et des gens qui s’inquiètent tellement d’offenser les autres.”
Fustigeant les comités de lecture, très présents aux États-Unis pour représenter différents groupes ethniques et sociaux face aux œuvres littéraires et cinématographiques, l’humoriste a décrété “la fin de la comédie”. Cela tombe bien, Seinfeld, bonbon piquant des nineties qu’il a créé avec Larry David, est toujours disponible sur Netflix et en intégralité s’il vous plaît. Une question se pose alors chez moi, trentenaire en mal de séries caustiques : jusqu’à quand aura-t-on le droit d’être aussi méchant ?
