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  • OPINION. « Lire ne sert à rien et c’est pour cela que c’est essentiel », par Enrique Martinez, président du groupe Fnac-Darty

    OPINION. « Lire ne sert à rien et c’est pour cela que c’est essentiel », par Enrique Martinez, président du groupe Fnac-Darty

    Il y a, dans la lecture, une joie discrète que rien ne remplace. Ouvrir un livre, c’est accepter un déplacement non pour fuir le monde, mais pour s’en approcher autrement. Une voix surgit, une pensée prend corps, et quelque chose en nous s’éveille. Ce mouvement n’a rien d’anecdotique. Il est au cœur de ce que nous appelons l’intelligence.

    Il est trop souvent oublié que lire et écrire ne sont pas de simples compétences techniques. Ce sont des expériences fondatrices. Elles façonnent notre manière de percevoir, de relier, de comprendre. Elles donnent forme à la pensée. Sans elles, les idées restent floues, les liens se défont, le réel se fragmente et nous avec lui.

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    Lire ne consiste pas seulement à recevoir. C’est construire. C’est suivre une phrase jusqu’à ce qu’elle fasse sens, accueillir une complexité sans la réduire, laisser naître une compréhension qui n’existait pas encore. C’est consentir à l’effort patient par lequel une idée prend forme et s’inscrit en nous. Rien de cela ne va de soi. Et c’est là que réside l’enjeu.

    Aucune technologie ne peut accomplir à notre place ce travail par lequel une idée devient nôtre.

    Nous vivons dans un monde où tout semble déjà interprété. Les contenus circulent à une vitesse vertigineuse, les idées sont condensées jusqu’à l’os, les réponses précèdent les questions. L’accès à l’information n’a jamais été aussi large et pourtant, comprendre devient plus incertain. Non par manque de données, mais parce que l’expérience même de la compréhension s’efface, doucement, presque sans qu’on s’en aperçoive.

    La lecture réintroduit cette expérience. Un texte résiste parfois. Il oblige à ralentir, à revenir en arrière, à douter. Il ne livre pas immédiatement son sens : il le fait naître dans l’attention qu’on lui accorde, dans la friction silencieuse entre une pensée et la nôtre. C’est là que quelque chose de décisif se joue, une forme d’engagement intérieur que nulle interface et nul résumé algorithmique ne peuvent reproduire.

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    Comprendre ne se délègue pas. Aucune technologie ne peut accomplir à notre place ce travail par lequel une idée devient nôtre. On peut nous expliquer, nous simplifier, nous résumer, nous orienter. Mais on ne peut pas comprendre pour nous. Ce reste irréductible, cette solitude active du lecteur face à un texte, est une conquête, non une limite.

    L’intelligence n’est pas seulement affaire d’effort et de discipline : elle est aussi affaire d’élan, de curiosité et d’émerveillement.

    C’est pourquoi nous affirmons que la lecture relève d’un droit. Le droit d’accéder à la complexité sans qu’elle soit dissoute. Le droit de former son jugement autrement que par éclats et fragments. Le droit, plus fondamental encore, de cultiver cette intelligence qui ne se réduit ni à l’information ni à la réaction, mais qui consiste à relier, à interpréter, à donner sens, à être pleinement l’auteur de sa propre pensée.

    Ce droit commence dans une expérience très simple : le plaisir. On entre durablement dans la lecture que par désir. Par cette adhésion silencieuse qui retient dans une page, fait relire une phrase, prolonge une idée bien au-delà du livre fermé. C’est là que s’ancre tout le reste. L’intelligence n’est pas seulement affaire d’effort et de discipline : elle est aussi affaire d’élan, de curiosité et d’émerveillement.

    Il faut donc réhabiliter pleinement cette gratuité. Lire sans chercher à en tirer un bénéfice immédiat. Lire sans autre objectif que d’aller au bout d’une voix, d’une pensée, d’un monde. Accepter ce détour apparent et découvrir qu’il est, en réalité, le chemin le plus direct vers soi-même.

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    Dans un monde qui érige la vitesse et la simplification en vertus cardinales, ce geste peut sembler modeste, presque archaïque. Il ne l’est pas. Il engage une certaine idée de l’humain : non pas un réceptacle d’informations, non pas un consommateur de contenus, mais une intelligence vivante, capable de comprendre, de relier, de se transformer.

    Nous, qui écrivons, jouons, créons, enseignons, pensons, nous tenons à le dire clairement : lire ne sert à rien, si l’on en attend un rendement immédiat. Mais c’est peut-être l’un des derniers actes qui permettent encore de former une conscience vraiment libre. Et cela, rien, aucune machine, aucune intelligence artificielle, aucun raccourci ne peut nous l’offrir à notre place. Lisons !

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