Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Depuis plusieurs années, le Japon évolue dans un environnement stratégique qui n’a plus rien de celui de l’après-guerre. L’illusion d’un ordre régional stable a cédé la place à une réalité plus instable, marquée par la montée en puissance militaire de la Chine, la multiplication des tensions en mer de Chine et une volonté de plus en plus assumée de remettre en cause les équilibres existants. La Chine est la seconde puissance mondiale et il est déjà loin le temps où Tokyo trônait à cette place depuis la crise des années 1990. Dans ce contexte, la refonte du système japonais de transfert à l’étranger de matériels de défense n’a rien d’une dérive militariste, bien au contraire. Elle constitue au contraire une adaptation lucide à un monde où la puissance redevient un langage central.
Car il faut cesser de se tromper de diagnostic. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon s’est imposé comme l’une des puissances les plus pacifiques au monde. Sa Constitution, son engagement dans les opérations de maintien de la paix, son rôle dans l’aide au développement ou encore son attachement constant au multilatéralisme témoignent d’une culture stratégique profondément défensive. Accuser aujourd’hui Tokyo de « remilitarisation » et brandir un danger japonais dans le Pacifique n’a aucun sens.
Cette stratégie, justement, est portée par Pékin. La Chine dénonce un Japon qui se réarme, tout en poursuivant elle-même une expansion militaire d’une ampleur sans précédent. L’augmentation continue de son budget de défense, le développement accéléré de ses capacités navales et aériennes, ou encore ses exportations massives d’armements à travers le monde traduisent une réalité bien différente de son discours officiel. Le contraste est saisissant : d’un côté, un Japon qui encadre strictement ses transferts de technologies militaires dans le respect du droit international et de la Charte des Nations unies ; de l’autre, une Chine qui agit de manière de plus en plus affirmée pour imposer ses vues dans son environnement régional.
La question des îles Senkaku illustre parfaitement cette dynamique. Ces territoires administrés par le Japon sont régulièrement au cœur d’incursions maritimes et aériennes chinoises, dans une logique de pression constante. Ce type d’actions ne relève pas de la simple contestation diplomatique, mais bien d’une stratégie graduelle de modification du statu quo. Dans ce contexte, demander au Japon de rester passif reviendrait à lui demander de renoncer à sa propre sécurité.
La réforme engagée par Tokyo répond précisément à cette évolution. En élargissant les possibilités de coopération en matière de défense avec ses alliés et partenaires, le Japon ne cherche pas à projeter une puissance offensive, mais à renforcer un réseau de sécurité collective. L’objectif est clair : bâtir des chaînes de valeurs résilientes, partager des capacités technologiques et assurer une interopérabilité accrue avec les démocraties de la région et au-delà. Ce faisant, le Japon s’inscrit dans une logique de dissuasion, non de confrontation.
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Il faut également comprendre que le transfert de matériels de défense ne se résume pas à une simple logique commerciale. Il s’agit d’un outil stratégique permettant de stabiliser des partenaires, de renforcer leurs capacités de défense et, in fine, de contribuer à un équilibre régional plus solide. Dans une région de l’Indo-Pacifique de plus en plus fragmenté, cette approche apparaît comme une nécessité plutôt qu’un choix purement idéologique.
Face à cela, les critiques chinoises apparaissent pour ce qu’elles sont : une tentative de délégitimer toute montée en puissance alternative à la sienne. En qualifiant le Japon de « néo-militariste », Pékin cherche avant tout à enfermer Tokyo dans un passé pourtant révolu pour mieux masquer ses propres ambitions présentes que l’on connaît bien. Or, la réalité est inverse : c’est précisément parce que le Japon reste fidèle à ses principes pacifiques qu’il doit aujourd’hui adapter ses outils de sécurité.
L’Europe, et en particulier la France, aurait tort de rester à distance de cette évolution. Les excellentes relations entre Paris et Tokyo et la visite récente du Président Macron dans l’archipel nippon l’ont largement prouvé. Paris a des ambitions dans la région de par son espace maritime et doit pouvoir compter sur une coopération forte avec Tokyo.
Dans un monde où les lignes de fracture géopolitiques se déplacent vers l’Indo-Pacifique, soutenir les initiatives japonaises revient à défendre un certain ordre international fondé sur des règles, et non sur la loi du plus fort. Il ne s’agit pas de choisir un camp par réflexe, mais de reconnaître que tous les acteurs ne jouent pas selon les mêmes règles. En réalité, le Japon ne rompt pas avec son histoire. Il la prolonge en l’adaptant. Face à une Chine de plus en plus assertive, il choisit non pas la fuite ou la passivité, mais la responsabilité. Et dans le monde qui vient, cela pourrait bien faire toute la différence.
(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
