OPINION. « Non au hooliganisme en politique », par Christophe Bouillon

Que le peuple fête une élection, au soir du scrutin, dans la maison commune est un signe réjouissant de vitalité démocratique. Qu’à cette occasion le perdant soit hué et menacé, comme cela est advenu les dimanches 15 et 22 mars 2026 dans plusieurs mairies est un signe de régression non seulement politique, mais morale. « Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas ! Ah, le peuple est en haut, mais la foule est en bas ! », écrivit Victor Hugo dans le prologue de l’Année terrible.

Une brutalisation est de nouveau à l’œuvre, qui transforme le désaccord en invective, l’opposition en menace, puis la menace en passage à l’acte. Les maires, figures de proximité par excellence, en paient aujourd’hui le prix sous forme d’insultes, intimidations, dégradations, agressions physiques : ce qui relevait autrefois de l’exception tend à devenir une banalité. Quelques groupes de personnes, prenant l’adversaire pour un ennemi, se muent en hooligans.

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Même si certains faits ont été instrumentalisés à dessein, comment en est-on arrivé là ? Sans doute par un enchaînement de renoncements. La banalisation de la violence verbale dans le débat public, amplifiée par certains médias et les réseaux sociaux, a progressivement déplacé les limites de l’acceptable. L’anonymat, la surenchère, la valorisation du clash ont contaminé la vie réelle.

Or les maires se placent au premier poste de cette vie réelle, entre le marteau de la violence croissante et l’enclume du désespoir social, choisis pour incarner le commun et entraîner leurs concitoyens. Celui que l’on croise au marché, que l’on interpelle à la sortie de l’école, à qui l’on confie les soucis concrets de la vie locale incarne la République à hauteur d’homme et de femme. S’en prendre à elle ou lui signifie rompre le fil de la confiance, déjà mis à rude épreuve par les crises successives.

Il faut collectivement réagir. D’abord en réaffirmant une exigence de respect. Le désaccord est sain, l’invective ne l’est pas. Les élus, à tous les niveaux, ont une responsabilité particulière : celle de donner l’exemple, de refuser les outrances, de ne pas jouer avec le feu des mots qui blessent et divisent. Ensuite, en protégeant mieux les responsables publics.

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Malgré le lancement du plan national contre les violences faites aux élus (…), il est encore des cas où l’autorité de la République tarde à s’exprimer

Depuis trois ans, plusieurs lois successives ont renforcé les droits des élus et des agents victimes de menaces et de violence, en leur permettant d’obtenir plus rapidement la protection fonctionnelle de la collectivité, en aggravant les peines encourues par les délinquants de la citoyenneté, en centralisant les alertes auprès des préfectures.

Mais la réponse, concrète, sous la forme de poursuites immédiates, de jugements rapides et de peines significatives et effectives est encore, sur le terrain, trop incertaine, indécise : malgré le lancement du plan national contre les violences faites aux élus le 7 juillet 2023, il est encore des cas où l’autorité de la République tarde à s’exprimer.

Il ne saurait pourtant y avoir d’alternatives aux poursuites en cas de violences ou de menaces contre les élus : le renvoi devant la juridiction répressive doit être non seulement la règle mais aussi la réalité. Les procureurs de la République, sous l’autorité du ministre de la Justice, ont un rôle déterminant, trop souvent occulté dans les discours, à jouer pour rétablir la confiance des élus.

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Aucun hooligan de la politique ne doit pouvoir espérer échapper à un renvoi devant le tribunal correctionnel, à l’opprobre de l’audience publique et à la douleur de la peine que chacun espère, sinon dissuasive, du moins pédagogique et rédemptrice. Aucun maire ne doit plus hésiter à porter plainte par crainte de représailles ou par impression d’inutilité.

Enfin, chaque citoyen peut contribuer à la désescalade, en s’abstenant de relayer les propos haineux et en prenant parti, en soutenant les élus lorsqu’ils sont pris pour cible : autant de gestes simples qui contribuent à rétablir un climat de civilité. À ce titre, la mobilisation de plusieurs centaines de personnes en soutien du maire de Moncontour, démissionnaire au lendemain de son élection en raison de la dégradation de ses biens, est un signe de sursaut collectif salutaire.

Dire non au hooliganisme en politique, comme dire non à la régression raciste dont sont victimes certains nouveaux maires de banlieue, ce n’est pas étouffer le débat, c’est le sauver. C’est rappeler que la force d’une démocratie ne se mesure pas à la violence qu’elle tolère, mais à la qualité du dialogue qu’elle entretient. Le match n’est pas encore perdu. 

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