OPINION. « Ce que la guerre contre l’Iran dit du journalisme d’aujourd’hui », par Fabrice Fries, PDG de l’AFP

La guerre en Iran est le premier grand conflit de l’ère de l’IA générative, dont la manifestation la plus spectaculaire est l’explosion du flot de désinformation. Attaque iranienne sur l’aéroport de Tel-Aviv, soulèvement du peuple iranien contre son gouvernement, capture de membres des forces spéciales américaines, apparitions du nouveau Guide suprême : les outils de création de vidéos permettent tout, le contenu est toujours plus réaliste et le volume, sans précédent. Le débit est hors de contrôle d’autant que les acteurs de la tech ont lâché l’affaire. Les manipulateurs de tout poil touchent au but : la confusion est totale, on ne croit plus rien, ou alors on finit par tout croire.

Alors que la technologie se fait toujours plus performante, l’Iran, lui, fait le choix de devenir une boîte noire en coupant l’Internet et en criminalisant la détention d’outils comme Starlink. À l’inverse des couvertures « en direct live » de l’Ukraine ou de Gaza, la difficulté de montrer les souffrances du peuple iranien alimente sa déshumanisation. Seule la TV d’État iranienne a montré des images de l’école primaire frappée dans les premiers jours du conflit : couvertes autrement, les funérailles des 175 jeunes victimes auraient sans doute eu un autre impact dans l’opinion mondiale.

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Par gros temps, les influenceurs et autres « créateurs de contenus » d’ordinaire si tendance s’effacent derrière les journalistes professionnels. Les émissions de plateau et de clash voient une partie de leur audience migrer vers celles qui investissent dans le reportage. Pour autant, la défiance envers les médias perdure, et l’État le plus identifié à la défense du « quatrième pouvoir » donne l’exemple : menaces de retrait de licence pour les chaînes « antipatriotiques », dénigrement des journalistes qui osent relancer sur les buts de guerre, opérations de communication virilistes au Pentagone au détriment des briefings opérationnels d’antan.

Assurer une veille 24h/24

Vu de la fenêtre AFP, quelles leçons tirer de ce conflit ? L’évidence, c’est la valeur du terrain. L’AFP compte parmi les très rares médias à avoir un bureau à Téhéran, avec cinq journalistes, iraniens et expatriés. Ils travaillent naturellement sous surveillance même en temps de paix, mais n’en sont pas moins précieux pour comprendre la société iranienne. Pour contourner l’inaccessibilité des provinces iraniennes, l’agence déploie des équipes aux frontières, au Kurdistan irakien, en Afghanistan et en Turquie pour recueillir les témoignages de ceux qui fuient la guerre.

L’AFP, ce sont aussi dix journalistes à Beyrouth et sept à Dubaï pour raconter la régionalisation du conflit, tandis que les bureaux de Dacca ou de Manille décrivent les périples des travailleurs immigrés du Golfe pour rentrer au pays. À l’heure où toutes les entreprises s’interrogent sur ce qu’elles font d’irremplaçable, sur ce qu’un agent IA n’automatisera pas, l’agence a la chance de connaître la réponse.

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Mais le terrain ne suffit plus. Des journalistes persanophones, hébraïsants et arabisants postés tout autour du monde assurent à l’agence une veille 24 heures sur 24. Une équipe dédiée collecte et vérifie les contenus publiés sur les réseaux sociaux. Depuis le début du conflit, l’agence a publié quelque 400 fact-checks toutes langues confondues. Le journaliste des temps présents doit maîtriser des techniques toujours plus sophistiquées de vérification des images et de l’audio, de géolocalisation et d’imagerie satellite, d’analyse à partir des sources ouvertes (OSINT) pour authentifier par exemple le fait que c’est bien un tir américain qui a frappé l’école primaire de Shajarah Tayyebeh.

Le datajournalisme occupe aussi une part croissante, qu’il s’agisse d’analyser le trafic dans le détroit d’Ormuz ou de tracer la carte des frappes. Enfin, l’IA s’avère d’une efficacité redoutable en matière de veille et d’alerte.

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Comme dans le domaine militaire, les « boots on the ground » sont indispensables au reportage à touche humaine, puisant à des sources cultivées dans le temps. Mais ces forces seraient vite aveugles sans un soutien à distance de la part de journalistes qui, eux, ont les yeux rivés sur les écrans et maîtrisent un arsenal croissant d’outils numériques. Cette combinaison de l’expertise terrain et de la technologie est l’essence du journalisme des faits d’aujourd’hui.

Depuis l’arrivée de l’intelligence artificielle générative, les experts prédisaient un monde où les journalistes écriraient moins mais enquêteraient davantage et certifieraient plus systématiquement l’information produite pour en assurer l’authenticité et la traçabilité. Nous y sommes, et la guerre en Iran aura servi de formidable accélérateur. 

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