Et si les responsables politiques s’intéressaient eux-mêmes à ce qui sera l’un des phénomènes essentiels de la prochaine élection présidentielle, porté autant par les vents intérieurs que par les courants extérieurs ? Jean-François Copé, ancien ministre, ancien chef de parti, maire de Meaux depuis 1995, ne veut pas laisser politologues et autres experts se pencher seuls sur le populisme : il consacre donc 256 pages à décortiquer les symptômes, les ressorts et les remèdes de cette poussée de fièvre qui n’est en rien conjoncturelle. Quand les populistes trahissent le peuple (Plon, parution le 9 avril) : l’accusation vise autant Jean-Luc Mélenchon et les insoumis que Marine Le Pen, Jordan Bardella et consorts du RN. Elle méritait une explication franche, elle est de haute tenue entre l’auteur et Jérôme Sainte-Marie, ancien sondeur devenu responsable de l’école théorique du RN, après avoir été candidat aux législatives, battu de justesse dans les Hautes-Alpes.
L’Express : Jean-François Copé, pourquoi dites-vous : Bardella, Mélenchon, Raoult, même combat ?
Jean-François Copé : C’est toute la thèse de mon livre. Les uns comme les autres fonctionnent sur un même ressort : l’exploitation de l’émotion des citoyens et leur instrumentalisation avec comme seul objectif la conquête du pouvoir. Ces émotions, ce sont la colère, la frustration et la peur. Et j’ai fait ce parallèle avec Didier Raoult car j’avais été frappé, lors de la crise du Covid-19, par l’engouement qu’avaient suscité le comportement, l’attitude et les fausses bonnes nouvelles du professeur Raoult. J’y ai retrouvé la vieille dialectique entre les charlatans et les médecins. Les charlatans prétendent guérir par des méthodes et des remèdes indolores, et donc forcément séduisants, là où les médecins, par définition, demandent de la patience et du temps. D’ailleurs, souvenez-vous du cri du cœur de Jordan Bardella sur France Inter le 28 mai 2020 : “Didier Raoult est à la médecine ce que nous sommes à la politique”. Tout était dit.
Jérôme Sainte-Marie : Cette opposition entre les charlatans et les docteurs est d’emblée un processus de disqualification du concurrent politique. Les deux forces que vous dénoncez et que vous appelez populistes, le RN et LFI, aussi différentes soient-elles, représentent désormais à peu près la moitié du corps électoral. Et vous les retranchez du champ légitime de la discussion démocratique. On retrouve dans votre rhétorique des processus de disqualification de l’adversaire qu’on a vus à l’œuvre, notamment lors des référendums de 1992 et de 2005, où effectivement les partisans du non, dont je faisais partie naturellement, étaient considérés comme subissant simplement leurs émotions, leurs affects, comme vous le dites, leurs frustrations et leurs peurs. Ceux qui paraissaient raisonnables, bien informés, au fond les seuls citoyens légitimes, auraient été les partisans du oui. Ce qui va contre votre thèse, c’est que ces deux forces d’opposition radicale à ce que je persiste à appeler le système sont à contre-courant de la parole dominante et donc contraintes d’argumenter beaucoup plus. Quant aux émotions, vous en citez trois. La peur ? non. Ce sont maintenant les partisans de l’ordre établi, si j’ose dire, de l’ordre politique établi, qui raisonnent par la peur. La frustration et la colère, je suis davantage d’accord. Le RN et LFI ont une sociologie différente, mais plutôt de catégories populaires et dominées, des gens que le cours de l’histoire et le fonctionnement de la société placent dans une situation moins enviable que d’autres, moins enviable que les électeurs de la droite classique – ces gens, ce sont les gilets jaunes par exemple.
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