Il y a six mois, le Livret A rémunérait encore à 3 % fin janvier 2025, et les ménages français y déposaient chaque mois davantage qu’ils n’en retiraient. Depuis, le taux a baissé en trois paliers successifs (de 3 % à 2,4 % le 1er février 2025, puis à 1,7 % le 1er août 2025, puis à 1,5 % le 1er février 2026), soit une division par deux au total, et le mouvement s’est brutalement inversé. D’après les chiffres publiés ce mardi par la Caisse des dépôts, la décollecte nette du Livret A atteint 740 millions d’euros en février, après 1,87 milliard en janvier, soit un retrait cumulé de 2,61 milliards d’euros en deux mois. C’est une hémorragie.

3 Md€
de décollecte cumulée Livret A + LDDS depuis janvier, deuxième plus importante depuis 2009

Un mois de février à rebours de toute logique saisonnière

Stéphane Magnan, de la Caisse des dépôts, a lui-même qualifié ce résultat de mouvement « à rebours de la tendance habituelle du mois de février qui en général est collecteur ». Le mot est faible. Depuis 2009, le Livret A n’a connu que deux années de décollecte annuelle : 2014 (moins 6,13 milliards) et 2015 (moins 9,29 milliards), comme le rappelle Investir-Les Échos. Or, le rythme actuel (2,61 milliards en deux mois sur le seul Livret A) placerait 2026 sur une trajectoire comparable à ces années noires si la tendance se maintenait jusqu’en juin, ce qui, en substance, signifierait une décollecte annualisée de l’ordre de 15 milliards d’euros. Le calcul est simple, même si la tendance des prochains mois reste à confirmer.

L’encours total reste, pour autant, colossal : 447 milliards d’euros sur le Livret A165,2 milliards sur le LDDS (stable par rapport à janvier), d’après les données de la Caisse des dépôts. Rapporté à ces 612 milliards cumulés, le retrait de 3 milliards représente 0,49 % du stock. Pas de quoi paniquer, en apparence. Ce que les chiffres ne disent pas, c’est la vitesse d’accélération : la décollecte de janvier 2026 était déjà une première pour ce mois depuis dix ans, rappelle France Info.

📅 La descente du taux du Livret A
1er fév. 2025
Taux abaissé de 3 % à 2,4 %
1er août 2025
Nouvelle baisse à 1,7 %
1er fév. 2026
Taux ramené à 1,5 %, le LEP passe de 2,7 % à 2,5 %
Janv. 2026
Décollecte record de 1,87 Md€, première en janvier depuis 10 ans
Fév. 2026
Nouvelle décollecte de 740 M€, mois habituellement collecteur

Où va l’argent : l’assurance-vie bat un record de 15 ans

À rebours de l’épargne réglementée, l’assurance-vie prospère. En janvier 2026, la collecte nette a atteint 6,2 milliards d’euros, un montant inégalé depuis plus de 15 ans, selon les données de France Assureurs citées par Actualités Orange. Les recherches sur le rendement de l’assurance-vie ont bondi ces dernières semaines, selon Finary. L’arbitrage des ménages ne relève pas du mystère : avec des fonds euros qui tournent autour de 2,5 % brut (soit environ 2,07 % net après prélèvements sociaux de 17,2 %), l’assurance-vie offre un rendement supérieur au Livret A (1,5 %), quitte à sacrifier la liquidité immédiate.

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Le calcul concret, que peu de médias ont posé : sur un encours moyen de 5 000 euros (ordre de grandeur du Livret A médian), la différence entre 1,5 % et 2,5 % représente 50 euros par an. Ca paraît dérisoire. Mais si l’inflation , stable à 0,8 % sur un an en mars selon l’INSEE, mais que la BCE a signalée comme un risque croissant lié au choc énergétique au Moyen-Orient , repart vers 2,5 ou 3 %, le Livret A à 1,5 % génère un rendement réel négatif : l’épargnant perd du pouvoir d’achat chaque mois qu’il laisse son argent dessus. Le LEP, lui, avec ses 2,5 %, résiste mieux, et c’est ce que confirment les 180 millions d’euros de collecte positive enregistrés en février sur ce produit réservé aux ménages modestes, d’après Capital.

Livret A (depuis le 1er fév. 2026)
Assurance-vie fonds euros (janv. 2026)
Taux : 1,5 % net
Rendement moyen : ~2,5 % (avant prélèvements sociaux)
Liquidité : retrait immédiat
Liquidité : quelques jours à semaines
Fiscalité : zéro
Fiscalité : prélèvements sociaux de 17,2 %
Collecte fév. 2026 : -740 M€
Collecte janv. 2026 : +6,2 Md€ (record 15 ans)

Le paradoxe nucléaire : retirer son argent, c’est fragiliser les EPR2

Voilà ce que personne ne calcule. L’Élysée a annoncé début mars que le fonds d’épargne de la Caisse des dépôts, alimenté par la majorité des sommes déposées sur les livrets, financera à hauteur de 60 % la construction de six réacteurs EPR2, dont le coût est estimé à 72,8 milliards d’euros, comme le rapporte France 24. En d’autres termes, 43,7 milliards d’euros de financement nucléaire reposent sur la stabilité des encours du Livret A et du LDDS. Si la décollecte se poursuivait au rythme actuel, la pression sur le fonds d’épargne s’accentuerait , même si la décollecte des livrets ne se traduit pas mécaniquement par une perte équivalente du fonds d’épargne, seule une fraction des encours y étant reversée. Le gouvernement et les bailleurs ont assuré que le financement du logement social ne serait pas menacé. Du reste, personne n’a encore posé la question symétrique pour le programme nucléaire.

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Août 2026 : le taux remontera-t-il, et le gouvernement suivra-t-il ?

L’alerte de la BCE sur le risque inflationniste lié au choc énergétique moyen-oriental change potentiellement la donne. Si l’on en croit Les Échos, cités par Actualités Orange, une remontée mécanique du taux de 1,5 % à 1,8 % serait envisageable au 1er août prochain, si l’inflation accélère au printemps. Mais Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’Épargne, tempère : « Le gouvernement pourrait toutefois ne pas relever le taux du Livret A, considérant que la hausse des prix ne serait que temporaire, le prix du pétrole et du gaz revenant à leur niveau d’avant le conflit assez rapidement après la cessation des hostilités. »

À l’aune de l’histoire récente, ce scénario d’un gel politique du taux n’aurait rien d’inédit : en 2020, le gouvernement avait maintenu le plancher à 0,5 % malgré la formule de calcul. Stéphane Magnan rappelle que « si on regarde l’histoire du Livret A, il a toujours été une valeur refuge dans les périodes de crise ». La contradiction est là, sèche : pour que le Livret A redevienne attractif, il faudrait que l’inflation reparte, ce qui appauvrirait les mêmes épargnants qu’on prétend protéger. On appréciera la cohérence.

👉 Ce que ça change pour vous
Si vous détenez un Livret A à 1,5 % et que l’inflation dépasse ce seuil (la BCE alerte sur un risque croissant), votre épargne perd du pouvoir d’achat chaque mois. Sur 10 000 euros, un différentiel de 1 point d’inflation représente 100 euros de perte réelle par an. Le LEP (2,5 %, sous conditions de revenus) ou l’assurance-vie fonds euros (~2,5 % brut) offrent une meilleure protection, au prix d’une fiscalité ou d’une moindre liquidité.
💡 Vérifiez votre éligibilité au LEP : conditions sur le site de la Banque de France

La prochaine révision du taux interviendra le 1er août 2026. D’ici là, la Banque de France calculera sa recommandation, que le ministère de l’Économie pourra suivre ou ignorer. Les chiffres de mars et avril diront si la décollecte s’essouffle ou s’installe. Ce qui est déjà acquis : en deux mois, les épargnants français ont voté avec leurs pieds, et le fonds d’épargne qui doit financer 43,7 milliards d’euros de réacteurs nucléaires n’a pas fini de compter.