« Si tu n’es pas content, y en a cinquante qui attendent à la porte ! » C’est la phrase qui revenait, durant des décennies, sur la zone industrielle d’Amiens et ailleurs. Ce temps, en est-on sorti ? En partie. En partie seulement.
Après la crise Covid et les rumeurs de « grande démission », avec les pénuries dans la soudure, l’hôtellerie, la restauration, est apparue une inflexion. Des chefs d’entreprise ont modifié leur discours, présenté des aménagements pour attirer des talents. Mais pour les employeurs dans leur ensemble, pour le patronat, pour le Medef, pour le gouvernement, non, pas de changement : la « main-d’œuvre » demeure une variable d’ajustement. Et non un bien précieux, une ressource limitée, et qui se raréfie pour cause de démographie.
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Nos dirigeants politiques, économiques, produisent un gigantesque gâchis. Gâchis chez les jeunes, qui entrent sur le « marché du travail » par la pire des portes, par un parcours du combattant, stages, CDD, intérim, autoentrepreneur, etc., comme s’il s’agissait de les écœurer. Gâchis, à l’autre bout, chez les seniors, avec des sorties prématurées. Gâchis chez les femmes, lorsqu’elles deviennent mères, avec la « pénalité maternelle » sur leur carrière et leur salaire. Gâchis chez les étrangers, dont bon nombre pourraient travailler, mais qu’on empêche, qu’on entrave, qu’on enferme dans un labyrinthe de papiers.
Ce gâchis, très concret, les « inaptes » en sont le sommet : 133 400 en un an, 133 400 salariés du privé ont été « licenciés pour inaptitude » en 2023. C’est un formidable plan social, l’équivalent de toute l’industrie automobile, plus de 100 000 personnes qui sont, chaque année, broyées physiquement ou psychiquement par leur travail. Mais cette donnée n’inquiète nullement les autorités, au contraire le ministère tient à nous rassurer : « Pas de hausse des délivrances d’inaptitudes ». Comme si elles n’étaient pas, déjà, à un niveau himalayen ! Et alors que, en vérité, elles ont doublé en une décennie. Tant pis, qu’importe : de la poussière d’humain qu’on met sous le tapis.
133 400 salariés du privé ont été « licenciés pour inaptitude » en 2023. C’est un formidable plan social, l’équivalent de toute l’industrie automobile.
C’est un symptôme, ce chiffre. C’est le symptôme, évident, d’un travail qui va mal, d’un mal-travail endémique. Qui pèse, estimait l’ancien ministre Xavier Bertrand, l’équivalent de 3 à 4 % du PIB, plus de 100 milliards d’euros : en arrêts maladie, en allocations, en richesses non produites, en cotisations non versées. Car le travail ne s’est pas allégé, mais durci, intensifié, ces quarante dernières années. Et la France est en queue de peloton européen sur toutes les statistiques : accidents du travail, maladies professionnelles, consultation des salariés, etc.
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C’est le symptôme d’un mépris de l’État, des gouvernements. Certes, le temps d’un mouvement sur les retraites, le président de la République s’engage sur « un nouveau pacte de la vie au travail », mais qu’en advient-il ? Rien. Nous vivons une épidémie de burn-out, le « nouvel amiante », et que font les ministres ? Rien. Si, ils attaquent les salariés, les malades, sur les arrêts maladie longue durée. Sans chercher la responsabilité de l’autre côté : de l’entreprise, de sa direction, de son organisation malade.
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Ce gâchis, c’est du mal-être, des souffrances, des drames parfois pour des individus : de se sentir inutile au monde, de ne pas y trouver sa place, ou, plus simplement, plus communément, de mal faire son travail, d’en tirer moins de fierté que de souffrance. Mais c’est un gâchis, surtout, pour la société : comment relever les défis de notre pays, les défis productifs, démographiques, climatiques, sans un travail respecté, valorisé ? Avec un travail humilié, méprisé, dévalorisé ?
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Il y a dix ans, en 2017, candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron promettait de « libérer les énergies ». Et, oui, il a bel et bien libéré les énergies… du capital ! « Le dividende est roi », proclame Les Échos. Le patrimoine des 500 fortunes ? Il a doublé en une décennie. Les rachats d’actions ? Du jamais-vu. Etc.
Pour notre pays, en 2027, nous devrons libérer d’autres énergies : celles des travailleurs, des producteurs, d’un travail qui réclame, non d’être « dérégulé », « fluidifié », « flexibilisé », mais au contraire d’être organisé, d’être protégé. « Entre le fort et le faible, comme l’énonçait Lacordaire, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » De quoi en finir avec ce gâchis.

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