OPINION. « Iran : la guerre en surface ne fera pas tomber un régime aux racines profondes »

Au-delà des frappes, comprendre l’Iran, un régime bâti pour la guerre, où la destruction renforce la résistance.

Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)

Depuis le déclenchement de la guerre, la stratégie israélo-américaine repose sur une logique classique : frapper les infrastructures visibles pour désorganiser l’État iranien, éliminer les têtes pensantes, affaiblir ses capacités logistiques et, à terme, provoquer l’effondrement du régime. Centrales électriques, axes routiers, ponts, installations industrielles, tout ce qui constitue la colonne vertébrale apparente d’un pays moderne est désormais dans le viseur. Cette approche, héritée des doctrines militaires du XXe siècle, part d’un postulat simple : priver un régime de ses fonctions vitales revient à précipiter sa chute.

Mais ce raisonnement est aujourd’hui profondément dépassé face à la nature même du pouvoir iranien. Car ce régime ne repose pas prioritairement sur ses infrastructures visibles. Il s’est, au fil des décennies, construit ailleurs. En profondeur. Littéralement. L’Iran contemporain est un État à double niveau. À la surface, un pays vulnérable, exposé, dont les infrastructures peuvent être ciblées, détruites, paralysées. En dessous, un autre pays, invisible, organisé, protégé, conçu précisément pour résister à ce type de guerre. Ce second Iran est celui des tunnels, des installations souterraines, des bases enfouies, des centres de commandement dissimulés, des réseaux logistiques invisibles. C’est lui qui constitue le véritable cœur du régime.

Depuis des années, Téhéran a méthodiquement anticipé un affrontement direct avec des puissances technologiquement supérieures. La réponse n’a pas été symétrique. Elle a été souterraine. L’Iran a développé un vaste réseau de « villes de missiles » creusées dans la roche, parfois à plusieurs centaines de mètres de profondeur, capables d’abriter missiles, carburants, lanceurs et centres de maintenance. Ces infrastructures, disséminées sur l’ensemble du territoire, sont conçues pour survivre aux frappes aériennes et garantir une capacité de riposte, même après des bombardements massifs  .

Frapper la surface ne détruit pas la profondeur. Et c’est précisément là que se joue aujourd’hui l’erreur d’analyse de nos stratèges militaires américains et israéliens. Car au-delà de cette réalité physique, il existe un autre soubassement, plus déterminant encore pour la survie de la République islamique : l’idéologie. Le régime iranien ne fonctionne pas selon une logique strictement étatique ou rationnelle au sens occidental du terme. Il repose sur une culture politique profondément marquée par le sacrifice, par la valorisation du martyre, par une vision eschatologique du combat. Cette dimension transforme radicalement la nature du rapport à la guerre.

Dans un tel système, la destruction d’infrastructures civiles, aussi coûteuse soit-elle pour la population, ne produit pas nécessairement l’effet recherché. Elle peut même renforcer la cohésion interne, nourrir le récit de résistance, consolider la légitimité d’un pouvoir qui se présente comme assiégé. Là où des sociétés occidentales exigeraient rapidement un retour à la normalité, le régime iranien, lui, est structuré pour absorber la souffrance et la transformer en levier politique quitte à sacrifier sa population. C’est ce qui rend toute stratégie de pression par la destruction particulièrement inefficace, voire contre-productive.

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Ce modèle iranien ne se limite d’ailleurs pas à son territoire. Il a été exporté, adapté, reproduit. À Gaza, le Hamas a développé un réseau de tunnels d’une ampleur considérable, permettant de compenser une infériorité militaire écrasante. Dans le sud du Liban, le Hezbollah a construit une architecture similaire, mêlant infrastructures souterraines, mobilité invisible et résilience stratégique. Dans les deux cas, la logique est identique : survivre à la domination technologique en disparaissant sous terre.

Ce que ces exemples montrent, c’est l’émergence d’un nouveau paradigme conflictuel. Une guerre où la supériorité aérienne et technologique ne suffit plus. On l’avait compris en cinq semaines de guerre. Une guerre où l’ennemi n’est plus pleinement localisable, où ses capacités sont fragmentées, disséminées, invisibles. Une guerre où la profondeur, au sens propre comme au sens figuré, devient un facteur décisif.

Face à cela, la stratégie américaine et israélienne apparaît en décalage. Elle continue de viser des symboles visibles de puissance, alors même que le véritable centre de gravité du régime est ailleurs. Détruire des ponts ou des centrales électriques peut ralentir un pays, mais ne fait pas disparaître un système politique qui a été pensé pour survivre à ce type de choc. Plus encore, cette stratégie risque d’aboutir à un paradoxe : affaiblir la population sans affaiblir le régime. Or, l’histoire récente montre que ce type de dynamique tend à prolonger les conflits plutôt qu’à les résoudre. Comprendre cela, c’est accepter que la guerre actuelle ne se gagnera pas uniquement par la destruction. Elle se jouera aussi sur le terrain de la compréhension stratégique, de la capacité à identifier les véritables centres de gravité adverses, et à adapter en conséquence les doctrines d’intervention. À défaut, le risque est clair : mener une guerre spectaculaire, coûteuse, destructrice, mais fondamentalement inefficace. Une guerre qui frappe fort, mais frappe à côté.

(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.

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