Cette blague potache serait sans doute impossible aujourd’hui. En 1887, James Matthew Barrie monte l’équipe de cricket les Allahakbarries (jeu de mots contractant “Allah Akbar” et le patronyme de Barrie). La liste des écrivains ayant défilé derrière la batte au sein des Allahakbarries est incroyable : on y trouve notamment Pelham Grenville Wodehouse, Jerome K. Jerome, Rudyard Kipling, Alan Alexander Milne (l’auteur de Winnie l’ourson) ou Arthur Conan Doyle (paraît-il le meilleur joueur de la bande). De même que son copain Conan Doyle est désormais bien moins connu que Sherlock Holmes, Barrie s’est effacé derrière le mythe de Peter Pan, le personnage qu’il a créé.
Tout le monde a vu le dessin animé de Walt Disney, sorti en 1953, certains se souviennent aussi de Hook ou la revanche du capitaine Crochet, un Spielberg mineur réalisé en 1991. Difficile de ne pas évoquer Michael Jackson, qui avait appelé son ranch californien Neverland en hommage au Pays imaginaire forgé par Barrie, et se prend pour Peter Pan dans le clip de sa chanson Childhood. On pourrait aussi citer le syndrome de Peter Pan, pathologie floue inventée par le psychanalyste américain Dan Kiley en 1983, et qu’Orelsan s’autodiagnostiquait dans son tube Différent… Plutôt que de se perdre dans les méandres de la santé mentale et du rap puéril, pourquoi ne pas sortir de l’ombre l’immense Barrie (minuscule bonhomme qui ne mesurait qu’un mètre cinquante) ?
Né en Ecosse en 1860, le petit James découvre le spleen à 6 ans quand son grand frère David, adolescent, meurt après avoir été percuté alors qu’il patinait sur la glace. Le chagrin accable le foyer Barrie, et l’écrivain racontera toute sa vie qu’il avait dû jouer un rôle, se forçant à faire le pitre pour tenter de tirer sa mère d’une dépression tenace. A 17 ans, le jeune homme précoce écrit, monte et interprète sa première pièce, Bandelero the Bandit. Il étudie à l’université d’Edimbourg, s’essaie au journalisme dans quelques gazettes et part pour Londres à 25 ans. Il y perce peu à peu, à la fois en tant que romancier et en tant que dramaturge. A 34 ans, ce vieux garçon endurci qui fume comme un pompier a l’étrange idée de se marier (nous reviendrons sur cette mystérieuse union). Dès 1896, l’œuvre de Barrie est diffusée aux Etats-Unis. Cette même année, ayant perdu sa mère, il lui consacre un hommage, Margaret Ogilvy par son fils. Lorsque ce récit sera traduit chez nous, au Mercure de France, il recevra des éloges de deux esprits d’élite : Marcel Proust (qui jugera ce portrait “exquis et pur”) et Paul Léautaud (qui louera “un livre délicieux que personne ne connaît”, l’ayant laissé “l’émotion presque aux larmes”).
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