Le Sénat a voté. Il a adopté une version de la proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans si méconnaissable que ses propres auteurs ne la reconnaissent plus. Le texte voté par l’Assemblée nationale – 130 voix contre 21, soutenu par le gouvernement, par les parents, les pédopsychiatres, les addictologues – a été vidé de sa substance.
Le mécanisme est connu. Dans le jargon parlementaire, on appelle cela « réécrire » : transformer un texte en quelque chose qui ressemble suffisamment à l’original pour que la presse titre « le Sénat adopte l’interdiction » et suffisamment différent pour que la loi ne s’applique jamais. La rapporteure a introduit une distinction entre deux catégories de réseaux sociaux que le droit européen ne reconnaît pas et que Bruxelles a jugée inconventionnelle. Qu’importe : le Sénat a « réécrit ».
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Et l’argument qu’on entend dans les couloirs du Palais du Luxembourg, que personne ne dit à voix haute mais que tout le monde pense, est d’une simplicité décourageante : ne pas donner le point à Macron.
Voilà. C’est ça. C’est tout. Pas un désaccord de fond. Un calcul de fin de quinquennat, dans un Sénat où la droite tient la majorité et où le président Larcher gère son héritage avec la prudence d’un syndic de copropriété. Même si le camp d’en face a raison. Même si les enfants sont les perdants.
Notez bien la formule au cœur de cette réécriture : la « responsabilité individuelle des parents ». C’est mot pour mot l’argument que TikTok, Meta et Snapchat déploient dans toutes les auditions, la formule de tous les lobbies. Le prétexte de ceux qui ne veulent rien changer. Quand une industrie qui génère 140 milliards de dollars en captant l’attention des enfants vous dit que c’est aux parents de gérer et que le Sénat français lui emboîte le pas, la question est de savoir qui, exactement, les sénateurs protègent.
La Tribune Dimanche
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Les Français veulent cette interdiction. Ils la veulent parce qu’ils voient leurs enfants, le soir, dans la chambre, l’écran allumé, le regard absent.
Car il y a ici quelque chose de plus grave que le sabotage d’un texte. La démonstration en temps réel de ce qui tue la confiance politique en France.
Les Français veulent cette interdiction. Ils la veulent parce qu’ils voient leurs enfants, le soir, dans la chambre, l’écran allumé, le regard absent. Ils la veulent parce qu’ils sont les premiers témoins de ce que les études documentent : l’anxiété, l’insomnie, le harcèlement, l’effondrement de l’attention, les contenus violents ou pornographiques servis par algorithme à des gamins de 11 ans.
Et quand ils apprendront que le Sénat a vidé le texte – par calcul, par vanité, par réflexe d’appareil –, ils diront : ils s’en foutent. Ils diront : même quand tout le monde est d’accord, même quand c’est pour les enfants, ils trouvent le moyen de ne rien faire. Et ils auront raison.
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Le calendrier est désormais soumis au bon vouloir de la CMP [commission mixte paritaire]. Une poignée de députés et sénateurs que ni vous ni moi ne connaissons. Or chaque mois de retard sur la mise en œuvre de ce texte est un mois de plus où des millions d’enfants restent exposés à des algorithmes conçus pour les rendre dépendants. Et personne ne vous le dira, mais ce retard a des noms : Larcher, Retailleau, Morin-Desailly – ou encore celui de ce député socialiste qui confond visibilité médiatique et utilité publique, calculant en invitations sur les plateaux quand il faudrait calculer en enfants protégés.
Alors je le dis aux parlementaires qui siégeront en CMP, avec la brutalité que le sujet exige : vos enfants, vos petits-enfants sont sur ces plateformes. Ils y sont en ce moment. Pendant que vous négociez, un algorithme quelque part ajuste son flux pour maintenir un adolescent éveillé une heure de plus, pour lui servir un contenu un peu plus violent, un peu plus addictif, un peu plus calibré pour que son pouce continue de glisser sur l’écran.
Cet adolescent n’a pas de lobby. Il n’a pas de groupe parlementaire. Il n’a pas de communiqué de presse. Il a un téléphone dans la main et personne, ce soir, pour lui dire d’arrêter.

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